LES CINQ FINALISTES DU PRIX ROSSEL 1994

Les cinq finalistes du Prix Rossel 1994

Après la première réunion du jury, un coup de projecteur sur ceux qui restent en piste.

Peut-on réduire une année de production romanesque en Belgique francophone à cinq titres, ceux qui ont été sélectionnés pour le prix Rossel 1994? Non, bien sûr, et au moins pour deux raisons. D'abord parce que les anciens lauréats, comme les proches des membres du jury ou des journalistes du «Soir», sont exclus des débats, les premiers pour des raisons évidentes, les seconds pour éviter tout soupçon de favoritisme. Ensuite parce que réduire la liste des trente-deux titres proposés au prix à un choix de cinq suppose toujours des choix douloureux. L'édition 1994 ressemble bien, en cela, aux précédentes.

Cinq jurés écrivains, fidèles au poste, se sont donc réunis, mercredi soir, pour livrer leur premier verdict: Charles Bertin, Jacques Crickillon, Jacques De Decker, Georges Sion et Jean Tordeur. Dominique Rolin, absente pour cause de grève à la SCNF, les rejoindra pour la délibération finale, le mercredi 7 décembre. Un homme de radio, de télévision et surtout de mots avait été invité à participer au jury de cette année: Jacques Mercier, auteur d'une douzaine de livres dont le très récent recueil de poèmes «D'un bleu illimité» (Pavillon vert).

Définir des points communs entre les cinq livres retenus aurait quelque chose d'artificiel. On peut dire, quand même, que la musique occupe, dans cette sélection, une place de choix. Coïncidence ou présence de plus en plus grande d'un art apprécié par de nombreux écrivains? L'avenir nous dira peut-être s'il faut retenir un enseignement de cette convergence ou si elle est seulement accidentelle.

Comme cela arrive souvent, les ouvrages choisis nous sont parvenus à des moments très différents de la production de leurs auteurs. On trouve ainsi deux premiers ouvrages de fiction, ceux de Vincent Engel et de Liliane Verschoore, un deuxième roman (Jean-Louis Lippert), un troisième (Alain Berenboom) et un recueil de récits d'un écrivain confirmé (Bosquet de Thoran).

Les amateurs et les défenseurs de la fiction brève se réjouiront en tout cas de trouver ici deux recueils, l'un de nouvelles (celui de Vincent Engel), l'autre de récits (par Bosquet de Thoran). Une belle preuve de ce que ces genres sont au moins traités sur un pied d'égalité avec le roman, souvent considéré comme plus valorisant dans l'édition francophone d'aujourd'hui.

À propos d'édition, précisément, un autre point mérite de retenir l'attention: plus de la moitié des livres sélectionnés sont publiés en Belgique, un au Cri et deux chez Talus d'Approche qui a effectué, lors de cette rentrée littéraire, un retour spectaculaire dans les librairies. Ajoutons à cela un ouvrage édité au Canada, et il ne reste à la France, malgré sa position dominante sur le terrain de la fiction, qu'un titre.

Voilà donc, brièvement évoqués par de petites fiches signalétiques, les cinq finalistes qui, à des titres divers, valent bien d'être lus avant même de savoir lequel d'entre eux l'emportera le 7 décembre.

«Légendes en attente»

VINCENT ENGEL: né en 1963, auteur d'un essai sur Élie Wiesel, d'une réflexion sur Auschwitz, enseignant à Louvain-la-Neuve, il a été l'initiateur et l'animateur de «L'année nouvelle à Louvain-la-Neuve» en 1993 et vient de publier un deuxième recueil: «La Vie malgré tout».

Le thème: l'attente, comme l'annonce le titre du recueil, déclinée dans les occasions les plus diverses, avec une ouverture sur ce qui pourrait suivre ces moments.

Le cadre: d'un aéroport à une maison d'édition, d'un sanatorium à un chantier de fouilles en Asie, d'une fenêtre comme poste d'observation au cimetière de Venise...

Les personnages: en situation provisoire, donc ouverts à bien des possibilités, ils semblent s'être arrêtés le temps de reprendre leur élan.

Les premières lignes: Le jeune homme entra dans la pièce en criant. - Je vais me marier! Je vais me marier! - Bravo! répondirent les gens, en riant, heureux. Bravo! Qui est la mariée?

(L'instant même, 182 p., prix non communiqué.)

«Le pique-nique des Hollandaises»

ALAIN BERENBOOM: né en 1946, avocat spécialisé dans le droit d'auteur, il avait publié deux romans avant celui-ci: «La position du missionnaire roux» (1990, sélectionné pour le prix Rossel) et «La table de riz» (1992).

Le thème: une errance à travers l'Europe et ses spécificités locales, dans le contexte de l'Est gagné à un capitalisme qui risque même de contaminer le site d'Auschwitz.

Le cadre: la Hollande où l'on trouve businessmen et filles faciles; la Pologne où l'on trouve la même chose, avec un léger décalage qui fait le charme de la comparaison.

Les personnages: Van Loo, attaché culturel belge; Bokma, homme d'affaires véreux; un peintre de faux; trois Hollandaises; une belle Polonaise.

Les premières lignes: À une époque, les humains avaient l'air bien plus gros quand ils passaient la frontière hollandaise. Les douaniers les voyaient arriver d'un air goguenard, les poches gonflées de beurre, de Bols et de steacks.

(Le Cri, 242 p., prix non communiqué.)

«La Petite Place à côté du théâtre»

BOSQUET DE THORAN: né en 1933, il est l'auteur de poèmes, d'un essai et de récits parmi lesquels «Le Songe de Constantin» (1973) et «Le Musée» (1976). Il aime autant le tennis que la littérature, et, dans celle-ci, surtout Queneau.

Le thème: le temps, immobile ou fuyant, tel qu'il peut être perçu selon des angles de vue changeants, à travers la musique ou la géographie...

Le cadre: deux villes caractérisées par leur structure, le mont Blanc, un théâtre lyrique, la proximité d'un piano. Bref, un univers très culturel.

Les personnages: ils sont tous en quête d'un absolu qu'ils situent aux endroits les plus improbables, ou dans une rencontre hypothétique, dans un moment fugace.

Les premières lignes: La petite place à côté du théâtre, avec ses façades désuètes et décrépites, lui apparut comme l'envers apaisé, dans la nuit suspendue par les ramures de tulipiers de Virginie, de la dernière scène de «Siegfried»...

(Talus d'approche, 91 p., 553 F.)

«Mamiwata»

JEAN-LOUIS LIPPERT: né en 1952, il a signé Anatole Atlas quelques interventions et a publié en 1990 un roman, «Pleine lune sur l'existence du jeune bougre», sélectionné au Rossel.

Le thème: le monde transposé dans une vision lyrique et métissée entre Europe et Afrique, et peut-être expliqué par la poésie et la technologie.

Le cadre: de Bruxelles au fleuve Congo, une planète où les distances se sont réduites sous l'influence des progrès de la communication.

Les personnages: un prix Nobel en wattman, un dissident soviétique devenu homme d'affaires, un sportif en quête de son aïeule portugaise, une foule d'êtres étranges et spectaculaires.

Les premières lignes: Six chants de deuil pour une sirène africaine. Ainsi devrait s'intituler le testament qu'on va peut-être lire, où je figure à titre de témoin. Mais qui se veut-il, celui qui prétend exhumer de ma naissance au Congo belge les menaçantes promesses de sa propre enfance dans la métropole?

(Talus d'Approche, 440 p., 1370 F.)

«Le Maître du bourg»

NICOLE VERSCHOORE: née en 1939, docteur en philologie germanique et journaliste de la presse flamande, elle publie son premier roman en français, la langue de son enfance, qu'elle pratique à la perfection.

Le thème: une rencontre, les premiers frémissements d'un amour naissant, avec les doutes et les espoirs qu'il engendre chez ceux qui apprennent à se connaître.

Le cadre: Bruxelles et en particulier les lieux où s'y organisent des concerts, le palais des Beaux-Arts, la Monnaie, la cathédrale. La géographie des rues qui en sont proches, quelques cafés et restaurants, jusqu'à la forêt de Soignes.

Les personnages: Arlette, plongée dans les notes de son père et les carnets du bourgmestre Charles Buls. Francesco, un Italien fou de musique.

Les premières lignes: Comme chaque été l'Institut se reposait sous la canicule, dans un centre de ville complètement déserté par les habitants du quartier. Je me suis mise à écrire.

(Gallimard, 161 p., 612 F.)