Les discours sécuritaires attisent les peurs

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Douze avril 2006, Bruxelles, Gare Centrale : un adolescent est poignardé en public et en plein jour par un inconnu qui lui vole son lecteur de musique. Les réactions de divers types suscitées par ce meurtre et ses suites dans l'opinion publique comme dans le monde politique et relayées par les médias donnent à penser. Dire cela, ou vouloir comprendre, n'est pas obscène ou inepte si l'on veut contribuer à éviter que de tels actes se reproduisent.

On peut d'abord se demander pourquoi, en dehors des parents et amis de la victime, dont la vie est brisée, l'émotion et l'indignation suscitées par ce crime forcent à le considérer autrement qu'un fait divers tragique. Est-ce le sentiment que les agressions fatales de ce type se multiplient ou, au contraire, leur caractère exceptionnel qui est à l'origine de l'attention qu'elles mobilisent ? Probablement les deux à la fois.

Qu'on nous permette un bref retour sur l'histoire de notre société. Envisagée sur le long terme, cette histoire est celle d'une pacification progressive, difficile et relative de l'espace social. Pendant des millénaires, piller ou violer pour acquérir n'était pas proscrit et tuer pour se défendre était souvent nécessaire. A l'échelle de l'histoire humaine, ce n'est que très récemment que la violence physique s'est vue monopolisée par l'Etat et l'usage des armes réservé à des groupes spécialisés - la police, l'armée - dans les limites et aux fins prévues par la loi.

Pour autant, cette monopolisation étatique du recours légitime à la force n'a jamais suffi à faire disparaître la violence des rues, des usines et des foyers. La diminution de la violence physique dans les relations interpersonnelles est, dans un passé proche, également corrélée à une réduction inédite, bien qu'elle aussi relative, des inégalités - civiles et politiques, sociales et économiques, culturelles et intellectuelles - entre les groupes sociaux. Au XXe siècle, le suffrage universel, l'allongement de la scolarité et le développement d'un système assurantiel limitant le coût social d'une économie fondée sur le profit ont avant tout contribué à réduire l'insécurité de l'existence et à rendre la vie sociale plus paisible qu'elle l'a jamais été.

Nous ne vivons pas dans une société de plus en plus violente, où la vie humaine a de moins en moins de valeur. Mais nous risquons bel et bien de voir réapparaître une violence, notamment urbaine, qui s'était considérablement réduite quelques décennies durant. Même courte, cette période a suffi à rendre intolérable la résurgence d'une telle violence. Et cela seul manifeste un progrès : le refus de tout retour en arrière. Mais si les conditions ayant favorisé le développement d'une société plus égalitaire et plus sûre, où l'on a moins à envier à l'autre, où l'on partage les mêmes droits et les mêmes chances que l'autre et l'on a moins peur de lui, ne sont plus réunies, l'insécurité, la violence et la peur reviendront de manière aussi certaine que si le crime n'était plus réprimé. Les exemples sont légion. Refusons donc, là aussi, tout retour en arrière. Les « progrès » dont nos sociétés peuvent à bon droit s'enorgueillir sont fragiles. Le maintien d'acquis sociaux plus récents qu'on ne le pense - dont la sécurité d'existence - requiert en réalité des efforts constants.

Enfin, l'importance accordée de toutes parts à la question de l'origine des agresseurs de Joe Van Holsbeeck atteste le caractère précaire d'un autre « progrès », celui de l'individualisme « positif », grande conquête de la modernité dont nous sommes les héritiers. L'Occident a mis des siècles pour ne plus considérer l'être humain comme attaché par sa naissance à une « classe » ou à un « état » supérieur ou inférieur dans la hiérarchie sociale, ou comme uni par le sang à sa communauté ethnique ou religieuse de provenance. Au moins en droit, et bien imparfaitement. Dans les faits, les sociétés « civilisées » se sont souvent perdues en route au XXe siècle. Celui-ci nous enseigne que la stigmatisation de groupes humains, d'un côté, le rééquilibrage des fonctions répressives de l'Etat au détriment de ses fonctions éducatives et sociales, de l'autre, sont aussi des régressions de mauvais augure, en aucun cas des remèdes. Et qu'au lieu d'apaiser les peurs, les discours et les politiques sécuritaires les ont toujours attisées.

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