LES DIXIEMES VICTOIRES DE LA MUSIQUE ONT RETENU RAP ET RAI, SOLAAR ET ENZO DEUX FOIS, RIEN POUR BASHUNG

Les dixièmes Victoires de la Musique ont retenu rap et raï

Solaar et Enzo deux fois, rien pour Bashung

On a l'habitude, tous les ans, de râler à l'occasion de la remise des Victoires de la Musique habituée aux illogismes les plus flagrants, aux choix les plus navrants. Pour changer, cette fois, les trois mille votants de l'industrie du disque, ont tout de même veillé à corriger les inepties relevées dans la liste des nominations. L'exploit est d'avoir réussi à ne commettre qu'une seule grave injustice: un affront à Bashung. Nommé à quatre reprises, il s'en est retourné bredouille alors qu'on reste convaincu que 94 fut son année et qu'il méritait les quatre trophées (album, chanson, clip, concert). On se sera contenté, lundi soir au Palais des Congrès de Paris, d'une timide version de «Cécile» interprétée en hommage à Nougaro absent.

On se consolera également en pensant que ceux qui l'ont supplanté étaient tout autant méritants. Difficile de reprocher à Cabrel, également absent, de rafler la Victoire de l'album de l'année alors que son «Samedi soir sur la terre», qui s'est le mieux vendu (plus d'un million et de demi d'exemplaires), est d'une grande qualité. Chanson de l'année: «Quelqu'un de bien» par Enzo Enzo. Là aussi, on est très content de voir le talent de son auteur-compositeur Kent enfin reconnu. L'ancien chanteur de Starshooter continue de hanter les coulisses du succès et cette Victoire que lui apporte Enzo Enzo sur un plateau en or devrait enfin lui permettre de voir ses disques convenablement promotionnés.

La charmante Enzo emportera également le titre de chanteuse de l'année. Ceux qui connaissent ces deux très beaux albums et qui l'ont encore vue récemment au Botanique se seront réjouis de ce sacre de l'ancienne Lili Drop.

LE RAP D'IAM ET DE SOLAAR

Le clip de l'année est allé à Stéphane Sednaoui pour l'admirable clip «Nouveau Western» de MC Solaar qui a également été de la fête lundi en emportant la Victoire du chanteur de l'année. Le rap en français existe bel et bien et il est heureux de voir que son succès s'étend aussi à IAM (groupe de l'année), un vrai groupe de rap de la vraie banlieue de la vraie Marseille qui ne se réduit pas au seul hit «Je danse le mia». Militant plus que «ganster rap» (NTM) ou poète (Solaar), IAM exprime depuis longtemps la réalité des banlieues et tant pis pour Pasqua.

Qui aura aussi été sensible à la Victoire de Khaled, interprète francophone chantant en arabe. Sous les yeux de Lang et non de Toubon. Il est bon de rappeler que derrière l'éternel sourire du chanteur oranais, il y a aussi beaucoup de courage qu'il partage avec tous les artistes algériens (et maghrébins) qu'ils soient en exil ou non.

Il aurait été parfait de continuer sur cette voie «d'ouverture» en choisissant Tonton David ou Mano Solo au rayon des découvertes. C'est le plus sage et propre De Palmas, le nouveau croisement entre Cabrel et Voisine, qui l'a emporté. Quand il se chargera de la première partie du concert de Bashung à Forest, en mars prochain, au moins y aura-t-il un Victorieux dans la salle.

Son homologue féminine, cette année, est Rachel des Bois qui l'emporte davantage pour ses capacités scéniques que pour son album «Au coeur des Foyers» paru il y a deux ans.

ON PREND LES M EMES ET...

On se rend compte finalement qu'on prend souvent les mêmes et qu'on recommence. Une Biennale ne suffirait-elle pas à englober les travaux (album + concert) sur deux ans d'un seul artiste. Le palmarès 95 des Victoires est fort proche de celui de 1992: Solaar y était révélé, Enzo nommée, Eddy Mitchell avait déjà réalisé le concert de l'année (avec ses trois salles parisiennes et un spectacle chaque fois différent, il a cette année privé Bashung de cette victoire), Patricia Kaas y était déjà la meilleure exportatrice (pour la quatrième fois cette année), les Nouvelles Polyphonies Corses étaient déjà retenues dans la catégorie des musiques traditionnelles emportées lundi soir par Voce di Corsica alors qu'en jazz, Petrucciani l'avait également déjà emporté en 92. Il a cette fois partagé son prix avec Marcel Azzola.

Retenons encore Raymond Devos qu'on a davantage récompensé pour l'ensemble de sa carrière, Eric Serra pour la musique du film «Léon», Henri Dès pour les petits «n'enfants», Sinclair (révélation du groupe de l'année), Jean-Yves d'Angelo pour l'album instrumental et enfin Corida en tant que producteur de l'année. Assaad Debs, tourneur des Négresses Vertes et des Rita Mitsouko, a d'ailleurs eu une pensée émue pour son confrère belge Constant Defourny tragiquement disparu il y a peu, avec son associé René Franssen.

Michel Drucker aura, lui, une pensée pour un autre absent, Jean Ferrat, qui a tout de même vendu 650.000 exemplaires de son dernier disque. Maurane, chapeautée à la MC Solaar, nous aura fait rire avec une belle adaptation d'un Nougaro alité et personne n'a eu de pensée pour Patrick Bruel, Johnny Hallyday, Renaud ou Roch Voisine, les grands «inexistants» de cette dixième cérémonie. Qui ont bien fait de s'abstenir, contrairement à Alain Chamfort qui, masochiste, accepte de jouer les utilités en ouvrant les enveloppes. Finira bien par en être remercié...

THIERRY COLJON