Les enfants de la téléréalité

Récit

Un nouveau concours de beauté pour enfant ? La belle affaire. Cela fait des lustres que les mini-miss ont envahi le paysage. La nouveauté de Top Model Belgium Kids, apparu l’an dernier, c’est le professionnalisme. Dans ce cas-ci, certains des jeunes candidats espèrent vraiment percer dans le monde de la mode. Comme leurs aînés de la version adulte Top Model Belgium, lancée en 2005.

Les organisateurs viennent déjà d’achever la tournée de castings de l’édition 2012. Nouveau succès : en moins de deux mois, au fil de 21 sélections dans les plus grandes villes belges, au Luxembourg et dans le nord de la France, quelque 1.500 enfants de 0 à 13 ans ont été inscrits.

Mais attention aux retours de manivelle.

Du rêve à la réalité

Patricia ne s’en remet toujours pas. Le 11 juin dernier, cette habitante de Huy assistait à la première finale de Top Model Kids, à l’Espace Magnum de Colfontaine. Sa fille de 12 ans était finaliste ! Strass, paillettes, show à l’américaine. Issus de trois pays, les concurrents ou leurs parents nourrissaient l’espoir de charmer les professionnels de la mode.

Pour Patricia et sa fille (appelons-la Céline), cette finale marquait l’aboutissement d’un laborieux parcours de plusieurs mois. Entre les sélections, les répétitions et la demi-finale, que de déplacements en Hainaut, que d’énergie mobilisée. Que d’argent dépensé. Combien encore ? « Environ 3.000 euros… », avoue dans un hoquet cette mère de neuf enfants, seule et invalide.

Le compte est vite fait. Frais d’inscription de 20 euros ; 150 euros pour imprimer les « flyers » publicitaires de l’événement ornés du ravissant minois de Céline. Puis les distribuer, l’une des seules obligations formelles du concours. Et puisqu’il avait fallu se prêter à une séance de photos, il eût été criminel de ne pas en acheter quelques-unes en souvenir. Coûts : jusqu’à 400 euros pour le book de dix photos. Pas obligatoire, bien sûr. Personne n’est obligé d’écouter les organisateurs quand ils glissent que le jury apprécie les beaux books…

Sans oublier les costumes. Pour le thème « cow-boys et Indiennes » de la finale, par exemple, Patricia et Céline avaient opté pour une tenue de Pocahontas. Comptez 200 euros, comme pour les trois autres thèmes de la demi-finale, en avril. Au royaume des Peaux-Rouges, pas question de faire pâle figure devant une salle bondée. Prix des places : de 45 euros à 150 euros en VIP. Patricia et sa petite famille ont opté pour celles à 65 euros, histoire de s’assurer d’être assis. A multiplier par sept. Et comme les appareils photo et caméras sont interdits, il a bien fallu acheter le CD souvenir à 69 euros.

Un millier de SMS à 1,5 euro

Mais ce qui coûte le plus, ce sont les textos surtaxés. Le règlement est clair : dans chacune des trois catégories d’âges, le jury de professionnels sélectionne cinq grands finalistes, tandis que deux autres sont repêchés grâce aux votes par SMS. Comme à la Star Ac ou dans Secret Story. Et comme dans ces références, le Nikos Castaldi local ne saurait trop encourager les parents à voter pour leur favori.

Malgré la beauté de sa fille, Patricia ne peut s’empêcher de lui donner un coup de pouce à coups de pouces frénétiques. Son compte est chaque fois débité de 1,5 euro. Depuis le début de l’aventure, la mère attentionnée en a envoyé plus de mille.

Le montant dépensé est à la hauteur de l’enjeu. Si elle est passe l’épreuve, Céline fera partie des 56 enfants qui, le 3 décembre, participeront à la grande finale au Spiroudome de Charleroi. Soirée retransmise sur AB3, 4.000 spectateurs, jury de stars. Parmi eux, l’inamovible « jet setter » Massimo Gargia et la sculpturale présentatrice Adriana Karembeu. Peut-être aussi le chanteur M. Pokora ou Greg, le faux millionnaire de TF1.

En attendant, on retrouvait un avant-goût de ces stars dans le jury des enfants, où siégeaient Giuseppe de Qui veut épouser mon fils ?, Coralie de Secret Story 4… Les enfants ont besoin de modèles de réussite.

Il est temps de le dire : Céline n’a pas été retenue. Ni par le jury ni par les votes SMS. Adieu veau, vache, cochon, télé. Reste le cheval, ce petit jouet à colorier qu’elle a reçu comme trophée en demi-finale. Car c’est la règle : seuls les sept lauréats des trois catégories se partagent les quelque 20.000 euros de prix que les organisateurs assurent avoir distribué. Les autres repartent bredouilles. « C’était vraiment traumatisant, sanglote Patricia. On nous a éjectés comme des malpropres, sans même un lot de consolation. »

Gloire aux vainqueurs, malheur aux vaincus : cette loi d’airain de la téléréalité, le concours Top Model Kids l’a faite sienne.

Il n’est jamais trop tôt pour l’inculquer.