LES FANTOMES DE POUPEHAN LIBERAUX ET FDF VEULENT ENQUETER LA NUIT TOMBEE,ON JOUAIT A DEVALUER AU BUREAU DU PLAN

LES FANT OMES DE POUPEHAN

Le petit village ardennais a-t-il été la capitale de la Belgique (et du CVP) pendant des années?

Que s'est-il vraiment passé lors de la dévaluation du franc en 1982? Quelles sont les révélations apportées par Hugo de Ridder? Les polémiques nées depuis la parution du «Cas Martens» finiraient presque par faire oublier les faits. Flash-back.

Le 17 décembre 1981, le gouvernement Martens V prête serment. Objectif: le redressement de l'économie et des finances publiques. Le climat est tendu dans le mouvement chrétien, d'autant que Jean-Luc Dehaene quitte le cabinet de Wilfried Martens pour devenir ministre: on craint, au MOC-ACW, un successeur qui serait moins fidèle à la «ligne». Jef Houthuys, le patron de la CSC, et Hubert Detremmerie, le patron de la COB, persuadent Martens de faire entrer dans son cabinet Fons Verplaetse, conseiller à la Banque nationale. Ce dernier plaide rapidement pour une dévaluation de 10,10 %. Il élabore une note dont un résumé sera remis aux vice-Premiers ministres Gol, Nothomb et De Clercq, ainsi qu'à Robert Henrion.

À la CSC, le débat s'anime à propos de la désindexation. Théo Peeters, du «groupe Detremmerie» ou Robert Maldague, du bureau du Plan, sont invités à faire des exposés. Convaicants? Willy Peirens, notamment, se montre très réticent. Jef Houthuys doit affronter la tempête: certains membres de son syndicat vont suivre la FGTB dans des actions contre l'austérité.

Le schéma de la dévaluation s'affine: Willy De Clercq suggère 12 %, le FMI 14,5 %.

Martens va d'ailleurs se rendre à Washington pour informer le FMI. À son retour, il lui reste, selon de Ridder, à convaincre les responsables de la Banque nationale du plan à la confection duquel ont collaboré Jacques van Ypersele, Herman Van Rompuy et Jan Smets (aujourd'hui chef de cabinet du «16»): le gouverneur Cecil De Strycker et son successeur Jean Godeaux ont manifesté le plus profond scepticisme, sinon de la colère. «Detremmerie est alors au courant de tout», écrit de Ridder. Aujourd'hui, le patron de la banque COB dément. Il nie également que des données de la Banque nationale aient été introduites dans l'ordinateur de la COB. En tout cas, le samedi 21, De Clercq annonce que les partenaires de la Belgique acceptent 8,5 %.

L'amitié entre les protagonistes de la dévaluation va déboucher sur la constitution du «groupe de Poupehan». Sur la base de sa fameuse interview de Jef Hout-huys, l'auteur du «Cas Martens» relève une série de décisions qui auraient émané du groupe qui rassemblait le Premier ministre, Hout-huys, Detremmerie et Verplaetse: le plan 5-3-3 (réduction du temps de travail, réduction salariale, embauche compensatoire), le Fonds pour l'emploi, le plan de redressement de 1984, le réajustement de la dette en 1986. Sans oublier la chute du gouvernement en octobre 1987, Houthuys ayant affirmé que des sociaux-chrétiens s'étaient servis de l'affaire Happart comme d'un prétexte pour éliminer Guy Verhofstadt.

À Poupehan, Verplaetse s'est révélé le professeur d'économie de Martens; Detremmerie a joué un rôle primordial dans le redressement du pays, a expliqué Jef Hout-huys. Et Dehaene? En tant que ministre, il devait exécuter les mesures, nous ne voulions pas le compromettre.

J.-P. S.

Libéraux et FDF veulent enquêter

Le débat engendré par le livre de Hugo de Ridder a rebondi, lundi, dans les partis. Pour ou contre une enquête sur les conditions de la dévaluation? C'était la question du jour.

Le CVP est opposé à la constitution d'une commission d'enquête parlementaire, mais favorable à une investigation de la Commission bancaire sur les éventuels transferts de données macro-économiques de la Banque nationale vers les ordinateurs de la banque COB. Les explications du Premier ministre balaieront toutes les interrogations, a affirmé Herman Van Rompuy, qui soulignait que des leaders du PVV avaient été mis au courant de l'éventualité d'une dévaluation une semaine après les élections de 1981. Que des réflexions aient eu lieu dans divers milieux en 1980 et 1981 est normal et même très positif, a encore jugé le président.

Tel n'est pas l'avis du PVV: le parti de Guy Verhofstadt s'est concerté avec le PRL et va demander la création d'une commission d'enquête parlementaire qui serait chargée de faire la lumière sur le rôle de Wilfried Martens et de Fons Verplaetse en 1982.

Du côté du SP, on choisit la voie médiane: on dit comprendre l'indignation du PVV et on affirme que la question est déontologiquement importante, mais on estime que les socialistes pourraient difficilement témoigner de leur confiance à Wilfried Martens alors qu'à l'époque des faits le SP était dans l'opposition.

Troisième parti flamand de la majorité, la VU est plus catégorique: la commission d'enquête n'aurait pas de sens, y juge-t-on. Cette commission ne servirait que les intérêts démagogiques du PVV, a affirmé Jaak Gabriëls.

Le FDF, enfin, rejoint la thèse libérale: il pense que si un groupe a préparé la dévaluation de 1982, c'est tout le régime démocratique belge qui pourrait être remis en cause. Le Premier ministre simple «haut-parleur»? Le bureau du FDF estime que les récentes révélations permettent de deviner que son «parachutage» sur Bruxelles est «le fruit d'une stratégie occulte de l'État CVP».

J.-P. S.

La nuit tombée, on «jouait»

à dévaluer au Bureau du Plan

Début février 1982, des observateurs postés au centre de Bruxelles auraient pu apercevoir des hommes en complet gris se glisser, à la nuit tombée, à l'intérieur du Bureau du Plan par les entrées d'un parking. Ces hommes venaient y faire tourner des modèles simulant les effets d'une dévaluation. Cette anecdote, confirmée par de nombreuses sources, est le seul souvenir de ceux qui ont vécu de près la dévaluation du franc belge, le 21 février 1982. Cette équipe d'économistes noctambules comprenait trois membres du bureau du plan, Henry Bogaert (aujourd'hui chef de cabinet adjoint de Martens), Tanguy de Biolley et le commissaire Robert Maldague. Ils ont ainsi passé des nuits blanches dans la plus grande confidentialité, sous couvert du secret professionnel, durant la quinzaine qui a précédé le fameux 21 février. Mais nos interlocuteurs sont formels: ces simulations étaient réalisées sur ordre du gouvernement, pour un comité restreint regroupant les vice-Premiers libéraux et sociaux-chrétiens ainsi que les ministres «techniquement impliqués» qui reçurent, ainsi que leurs chefs de cabinet, des exemplaires numérotés des résultats. Et si Alfons Verplaetse était le premier averti des conclusions, c'était très logiquement: il était chef de cabinet «économique» du premier ministre. Le patron de la COB, Hubert Detremmerie, pas plus qu'un autre extérieur au «cercle», n'assistait à ces séances nocturnes. La seule intervention finale fut le fait du professeur Kervyn, de l'UCL.

Les économistes que nous avons interrogés sont catégoriques: il n'existait en Belgique que deux modèles capables de calculer avec précision les effets d'une dévaluation et donc d'en fixer le taux idéal: l'un au Bureau du Plan; l'autre au Dulbea (le centre de recherche de l'ULB). Était-il possible de réaliser ces calculs à la COB? Non, disent nos informateurs, car si la COB avait détenu un modèle du genre cela se serait su, ne fut-ce que par l'ampleur des investissements requis. Mais n'importe quel économiste qualifié pouvait jouer à la dévaluation grossièrement sur une «bécane» primitive, voire un bout de table...

Des doutes sont nés quant à la possibilité, pour un banquier mis au parfum du taux de dévaluation, de spéculer avec profit. Ainsi, si Hubert Detremmerie avait tenté de tirer profit des secrets de Poupehan ou d'ailleurs, il y aurait peu gagné, la dévaluation du franc commercial étant déjà acquise depuis quelques mois.

BÉATRICE DELVAUX