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LES FERMIERS ALLEMANDS FAISAIENT LEUR CHOIX PARMI LES PRISONNIERS AU CAMP,DES TETES DE POISSON ASSAISONNAIENT LA SOUPE

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LES FERMIERS ALLEMANDS FAISAIENT

LEUR CHOIX PARMI LES PRISONNIERS

GUERRE 40-45 (IV)- Prisonniers de guerre (3).

Dans les stalags, la mention des grades avait disparu. Chacun appelait l'autre par son prénom.

UNE ENQU ETE

de Michel Bailly

Georges Tassignon, actuel secrétaire général de la Fédération nationale des anciens prisonniers de guerre, fut capturé le 22 mai 1940, du côté d'Abbeville. Dans ce secteur, après le retrait des troupes anglaises, quelque 5.000 soldats alliés furent encerclés. Le 13e de ligne avait évacué Namur. Mais les sections de canons antichars 47, auxquelles notre interlocuteur était attaché, avaient reçu l'ordre de rester sur place. Un régiment français passa par là et entraîna les artilleurs belges. La colonne rejoignit Fleurus où, nous dit Georges Tassignon, nos 47 firent feu pour la première fois sur les Allemands.

D'Abbeville, les prisonniers furent dirigés sur Jemelle puis, par trains de marchandises, sur Trèves où un camp provisoire les recueillit.

(Les installations ont aujourd'hui disparu pour faire place à un quartier de villas.) Les captifs furent ensuite déplacés jusqu'à Nuremberg où ils firent arrêt au stalag XIII. Puis, un train les véhicula le long du Danube.

Périodiquement, un lot de 50 ou de 100 prisonniers était débarqué avec quelque «kommando» de travail pour destination.

Dans un petit village, près de Passau, en Bavière, des captifs belges furent rassemblés sur la place du marché. Ils étaient ainsi proposés à l'examen des fermiers du lieu qui faisaient leur choix comme ils l'eussent fait pour du bétail.

Georges Tassignon partage l'opinion commune pour laquelle le travail dans les fermes était ce que les prisonniers pouvaient souhaiter de moins déplaisant. Encore, remarque-t-il, les exploitations agricoles, pour être propices aux captifs, devaient-elles être de dimensions réduites. Dans le nord de l'Allemagne étaient établies de vastes fermes où les prisonniers mis au travail étaient très nombreux. Ils y étaient parqués dans un ou plusieurs bâtiments aux allures et aux moeurs de caserne.

LES PRIVILÈGES

DE L'HOMME DE CONFIANCE

Après dix-huit mois de labeur dans une carrière de pierre - travail lourd donnant droit à un supplément de nourriture -, notre interlocuteur revint à une ferme, proche de Passau et y demeura trois ans. Il y devint «homme de confiance», en remplacement d'un Français convaincu d'avoir vendu à son profit des cigarettes destinées aux prisonniers.

L'«homme de confiance» était choisi par les captifs et, en outre, agréé par les Allemands pour être l'intermédiaire, grâce à sa connaissance de la langue allemande, entre ceux-ci et les prisonniers. Cette fonction ouvrait à des privilèges: celui de circuler assez librement, par le train, dans les environs; celui, aussi, de contrôler, de concert avec un responsable allemand, l'intégrité des colis envoyés à ses co-détenus. Dans la gare de Passau, les sentinelles nous saluaient, raconte Georges Tassignon.

Lorsqu'un wagon de colis de la Croix-Rouge arrivait de Suisse, deux clés étaient nécessaires à son ouverture. L'une était expédiée au commandant du camp, l'autre à l'«homme de confiance».

Ce commandant - un capitaine - n'avait rien d'inhumain. Si un prisonnier avait commis un acte qui mettrait en mouvement la feld-gendarmerie, l'Allemand organisait le déplacement du coupable d'un «kommando» dans un autre afin d'égarer les recherches policières. D'autre part, il fermait les yeux sur la livraison nocturne de nourriture, par les prisonniers «occidentaux», aux captifs soviétiques, les plus déshérités de tous, qui effectuaient, dans le camp, les travaux les plus durs et étaient clôturés, le soir, dans un bâtiment séparé.

Comme dans la plupart des oflags et des stalags, des propagandistes rexistes vinrent à Passau recruter des volontaires pour la «Légion Wallonie». Léon Degrelle y fit même une apparition.

Le commandant du camp, qui méprisait les collaborateurs de Rex, dit aux prisonniers: «J'espère que vous serez dignes de soldats», entendant, par là, qu'ils se retiendraient de toute manifestation, favorable ou hostile.

Degrelle ne fit qu'une recrue qui ne signa son engagement que plus tard et ne donna à ses chefs aucune satisfaction. C'était un petit boxeur d'Arquennes-Feluy. Il ne rejoignit jamais le camp d'entraînement de la «légion». La police allemande l'arrêta pour cambriolages dans des églises et l'expédia dans un camp de concentration. A ses compagnons qui lui demandaient le motif de son engagement, il expliqua en substance que sa femme ayant pris du service dans la Croix-Rouge allemande qui opérait sur le front de l'Est, il souhaitait y «monter» également et trouver ainsi l'occasion de tabasser son épouse!

Dans les stalags, nous dit Georges Tassignon, on ne discutait pas de politique. On ne s'intéressait qu'aux conditions matérielles de la détention. Peut-être, dans les oflags, des officiers glosaient-ils sur les avantages et inconvénients d'un «régime fort». C'est qu'ils n'étaient pas astreints au travail et avaient le temps de la pensée et du débat.

Les préoccupations des soldats et des sous-officiers allaient, par exemple, à la possibilité offerte aux Français - et non aux Belges - de rentrer chez eux et de revenir sous les liens d'un contrat de travailleur volontaire. Les Belges, au demeurant, tinrent leur revanche. En tant que travailleurs volontaires, les Français ne recevaient pas les colis du prisonnier. Il advint que des captifs bien pourvus offrissent quelque nourriture aux ouvriers «libres»...

LE STATUT SPÉCIAL

DE L'INTERNÉ RÉSISTANT

Les officiers prisonniers continuaient de s'accorder leur grades dans les adresses réciproques. Au stalag, par contre, ne régnaient que les prénoms, le destinataire fût-il sergent ou adjudant. Les sous-officiers, en vertu des conventions de Genève, ne pouvaient être astreints à un travail autre que de surveillance ou volontaire. Les Allemands négligèrent souvent ce prescrit.

Les sous-officiers qui refusèrent de travailler furent enfermés dans des camps disciplinaires. Cette peine leur a valu, longtemps, il est vrai, après les événements, un statut spécial, celui d'«interné résistant», avec croix de guerre, institué par un arrêté royal du... 10 décembre dernier!

Après la guerre, pas plus que dans les camps, la plupart des prisonniers ne s'attachèrent à des analyses fouillées de leur captivité, de ses causes, de projets politiques ou sociaux dont celle-ci aurait pu être l'incitant. Les Belges avaient été vaincus. Il convenait, avant tout, de manger, de survivre et, ensuite, de faire valoir le droit aux indemnités.

Et pourtant, il y eut, dans des stalags (réservés aux soldats et aux sous-officiers), des comportements qui dépassèrent la résignation et la patience. Dans des «Souvenirs», Gaston Delrée a raconté son séjour à Rentnitz, à proximité de la frontière tchécoslovaque.

Pour fêter la Toussaint de 1940, il demanda à jouer de l'orgue. Il y interpréta le chant célèbre de Graindorge: «Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie...» et «La Brabançonne».

D'autre part, les prisonniers n'avaient pas, pour meubler leurs sombres pensées, que la référence à cette péniche de captifs belges dont 500 périrent lorsque l'embarcation surchargée sauta sur une mine dans l'estuaire de l'Escaut.

De Rentnitz, Delrée passa au stalag IV B, à Mulberg, sur l'Elbe. Le matin, rapporte-t-il, il n'était pas rare de voir le cadavre d'un désespéré qui s'était pendu. Les croque-morts faisaient leur ronde, tous les jours, de 5 h à 6 h 45. Les cadavres étaient entreposés à l'infirmerie, dans un grand local, baptisé «l'urinoir». Le numéro matricule était écrit à l'aniline sur la cuisse du décédé. Puis, une charrette le véhiculait vers la fosse commune.

Gaston Delrée, en apportant sa contribution à la petite histoire des camps, a peut-être été une exception. Sans doute, nombre d'ex-prisonniers ont-ils choisi de demander au passé d'ensevelir à jamais de trop lugubres réminiscences.

Au camp, des têtes de poisson assaisonnaient la soupe

Nombre de militaires belges ne furent prisonniers de guerre que pour un temps assez court. Cette brièveté n'entraîna nullement que leurs tribulations ont été d'autant plus limitées.

La captivité fut pour eux un épisode dans un drame en cascade, déclenché par la guerre, l'éloignement de la famille, les aléas de l'occupation.

Ces péripéties, enchaînées l'une à l'autre, relevaient toutes d'un environnement exceptionnel et secouèrent durement des hommes simples, nullement préparés à de pareilles épreuves.

Le courage, sans phrases ni théories, qu'ils montrèrent en ces occurrences, ne se laisse que deviner dans les récits qu'ils nous ont faits de leurs aventures. Il n'en est pas moins significatif.

Georges Varvenne, originaire de Tournai et soldat dans un régiment de carabiniers, fut fait prisonnier à Gand et acheminé, par Brasschaat, vers Dortmund. Aux abords de cette ville, se dressait un camp, constitué de tentes plantées sur un terrain de football.

Les conditions d'hygiène y étaient déplorables. Les quelque 30.000 détenus y étaient infestés de poux. Ils dormaient à même le sol, sans couverture. Au camp, le stalag VI D, des têtes de poisson formaient l'assaisonnement de la soupe. De vingt à trente prisonniers mouraient chaque jour, surtout des suites de la dysenterie, nous raconte Georges Varvenne.

UN PAIN POUR DIX HOMMES

Dans le camp, les prisonniers furent bientôt triés par corps de métier. Les plus «heureux» étaient ceux qui étaient reconnus aptes aux travaux de la ferme. C'était, le plus souvent, la garantie d'une nourriture suffisante et, bientôt, d'un séjour éloigné des sites industriels que les bombardiers alliés allaient prendre pour cibles.

Notre carabinier était, de son état, soudeur-monteur. Il fut affecté à un grand laminoir, à Horde, à 5 km de Dortmund. Les travailleurs captifs étaient logés dans une ancienne salle de danse, annexe d'un bistrot. Des lits superposés y avaient été aménagés.

La nourriture, préparée par le patron du café, était de médiocre aloi. Un pain était à partager par dix hommes. Ceux-ci tiraient au sort celui qui recevrait la croute, plus dure et moins «charnue» que la mie.

La plupart des sentinelles étaient de vieux soldats débonnaires, qui avaient fait la Première Guerre mondiale. Dans l'usine, les prisonniers étaient dirigés par des civils.

L'un de ceux-ci distribuait volontiers des cigarettes aux captifs. Ces derniers n'apprirent qu'après la guerre que cet Allemand miséricordieux avait séjourné quelque temps dans le camp de concentration de Buchenwald, une pénitence qui l'avait rapproché des ennemis des nazis.

Il devait sa déportation temporaire à une indiscrétion de son fils qui avait répandu autour de lui que son père éteignait le poste de radio quand un discours de Hitler y était diffusé.

Varvenne, qui avait épousé une Flamande, parlait fort bien le néerlandais et apprit l'allemand avec facilité. Pour mieux les tromper, nous dit-il. Le 16 décembre 1940, notre homme fut rapatrié pour cause d'entérocolite et de rhumatismes. Ses aventures insolites n'étaient pas, pour autant, terminées.

DRAMES À L'ARRIÈRE

L'épreuve la plus pénible, pour le prisonnier, nous dit-il, venait de la nostalgie, aux jours de fêtes. Pour Georges Varvenne, celle-ci était approfondie et aggravée par le souvenir de drames personnels qui l'avaient frappé pendant la mobilisation. Deux de ses enfants étaient morts, l'un d'une broncho-pneumonie, à l'âge de 3 ans, l'autre de leucémie, à 8 ans.

Et, le 16 avril 1940, son épouse avait encore accouché d'une fille. Bientôt, elle serait jetée sur les routes de l'exode de mai.

Le mari, retenu au loin et plongé dans les anxiété de la déroute, ne sera informé que par bribes de ce nouveau calvaire. Lorsque l'aviation allemande mitraillait la colonne de réfugiés, apprit-il, son père, ancien de 14-18, s'étendait sur le toit de la voiture à dessein de protéger sa petite fille, cloîtrée dans le véhicule.

Revenu au pays, notre ex-carabinier reprit son métier de soudeur et toucha à la Résistance en distribuant des journaux clandestins, dès 1941. Une bravade lui valut une nouvelle captivité, plus sévère que la première. Dans un café, où il jouait aux cartes, la police allemande effectua un contrôle d'identité. Varvenne raconte qu'il jeta ses papiers sur la table, disant: Je ne suis pas un chien.

Ainsi fut-il repéré. Arrêté en avril 1944, à Tournai, il fut envoyé au camp de Chemnitz, en Saxe. Ce camp de concentration était situé à proximité d'une fabrique de chars «Tigre».

DÉTROUSSEUR DE CADAVRES

Un bombardement fut l'occasion de son évasion, le 5 mars 1945. Pour les fugitifs, le cheminement jusqu'à la Forêt noire fut rude. Au passage, ils détroussèrent des cadavres de militaires allemands. Dans les poches de l'un d'eux, ils mirent la main sur de l'argent belge!

Georges Varvenne a conservé jusqu'aujourd'hui une carte de la Forêt-Noire qu'il trouva, en ce temps-là, dans la cave d'une maison sinistrée. Avec quelques compagnons de fuite, il se mêla, un moment, à un groupe de travailleurs, gardés par quelques Allemands. Ce refuge fut vite abandonné lorsqu'il apparut que ces ouvriers allaient servir de «boucliers humains» contre les bombardements.

La dernière étape avant la liberté se situa dans un cimetière où notre homme dormit dans un tombeau. La délivrance eut, pour lui, le visage d'un policier militaire américain qui, originaire de la Louisiane, usait d'un français «affreusement» archaïque. Le monteur-soudeur de Tournai avait, fiévreusement et à son corps défendant, exploré le monde.

DES MICROS DANS LES BARBELÉS

D'autres connurent des aventures encore plus dramatiques. «La Nation belge» du 27 mai 1948 a publié le récit de Georges Smets qui, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1945, en Prusse orientale, fit partie d'une colonnne de 4.000 prisonniers qui eurent à traverser un bras de mer gelé pour rejoindre une presqu'île et gagner l'embouchure de la Vistule.

L'aviation russe mitrailla la colonnne. La fragile couche de glace, déjà malmenée par les charrettes de réfugiés civils, se fendait sous les projectiles.

Les prisonniers croisèrent une cohorte de détenus venus de Koenigsberg, surtout des Polonais, contraints de tirer, à la force des bras, des traîneaux où étaient entassés les bagages de SS et d'agents de la Gestapo. Ils aperçurent aussi, à courte distance, une bande de femmes juives hagardes, que des gardiens emmenaient.

Les Belges entreprirent, plus tard, de longer la Baltique en direction de l'Ouest dont ils espéraient le salut, dormant dans la neige, sur une couche de branches de sapin.

Pour beaucoup d'officiers, le plus piquant de leur captivité fut d'organiser l'évasion et l'information des prisonniers. «La Libre Belgique» du 16 janvier 1948 a rapporté les souvenirs d'un officier qui fut, à Prenzlau,l'animateur de l'«Organisation Bolle», du nom du colonel qui en était le chef.

Ce «service» clandestin fabriquait de faux papiers et s'était procuré l'horaire de tous les trains allemands susceptibles de transporter un fugitif jusqu'à proximité de la frontière belge.

Le major Keukeleire, officier de transmissions, a raconté la fabricaton des premiers postes à galène. Le condensateur était fait de lames de rasoir séparées par des pièces de 5 cm. Les conducteurs étaient formés de fils d'acier enroulés sur des cordes de violon. Des fils de laine servaient d'isolants.

Au camp de Fischbeck, un poste récepteur avait été caché dans une reliure de livre, à la bibliothèque. Les prisonniers s'entraînaient à communiquer en morse, d'un baraquement à l'autre.

Les Allemands n'étaient pas en reste d'astuces dissimulées. Pour détecter les évasions, ils avaient placés des micros dans les réseaux de barbelés. Ils en mirent d'autres, notamment au camp de Rothenburg, recouverts de papier, derrière un radiateur. Ainsi de fréquentes escarmouches pimentaient-elles la solitude et le cours des années sombres.

M.By

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