LES LENDEMAINS QUI CHANTENT

LES

LENDEMAINS

QUI CHANTENT

Migraine annuelle et gueule de bois

La bassine à portée de la main, l'aspirine en perfusion et la poche à glace sur l'enclume cérébrale: cette année encore, nombre de foyers risquent de connaître début janvier une visibilité réduite. Bien sûr, nous direz-vous, ce n'est pas une nouveauté; depuis que l'homo festivitus confond le changement de millésime et le débouchage de ce dernier, les lendemains de fêtes font douloureusement résonner la corne de brume. Et de retrouver alors nos fringants capitaines, nos braves matelots(es) devenus après le grain - et l'alcool du même nom -, alités pâteux, moribondes hépatiques...

A une époque où le sondage, l'étude sociologique viennent gratouiller les zones les plus sensibles de notre intimité, curieusement, malgré son immense popularité, la tamponne du Nouvel An n'a encore fait l'objet d'aucun travail sérieux. Il y aurait pourtant là la matière à réflexion. Plutôt que de se pencher pour la 1.993e fois sur le contenu de nos assiettes, l'approvisionnement de nos frigos ou encore nos souvenirs de l'année, version Michou Drücker.

TABULA RASA

LE NETTOYAGE PAR LE VIDE

Avant de pénétrer plus avant dans ces brumes post-picoleuses, jetons déjà un petit coup d'oeil discret sur le film de sa soirée. Rewind vers l'apéro donc, une rude entrée en matière, le vin cuit et les toasts grassouillets ayant solidement tapissé les muqueuses. Simple mise en jambes néanmoins, au regard de ce qui s'annonce; ce feu d'artifices, cette explosion d'associations rares mêlant avec enthousiasme les rouges, les blancs, les rosés; s'autorisant même une goutte de raide à mi-parcours, avant de rejoindre, allegretto, la ligne d'arrivée et le champ' de la victoire. On a rarement vu à table pareille bonne volonté... Tout doit disparaître. Remise des compteurs à zéro, il y a de la liquidation totale dans l'atmosphère, un petit parfum de soldes avec cette frénésie de la fourchette et du verre.

Passons (délicatement) sur l'extinction des feux et le repos léger qui saisit les embarcations de retour au port. Reprenons plutôt au moment où la paupière se soulève; où le premier rayon de lumière vient doucement vous perforer la compote cérébrale. Les connaisseurs savent combien l'instant est difficile à négocier. À défaut d'avoir pris ses précautions (un bon litre d'eau avant de coucher la carcasse), impossible d'y couper. Sécheresse pâteuse, brûlures d'estomac, relents d'acétone, la migraine qui tambourine derrière les mirettes: tous les signes d'une méchante déshydratation. On s'épargnera les mécanismes de plomberie, disons simplement que l'alcool a besoin d'eau pour se métaboliser, et que son passage dans l'estomac excite les sécrétions gastriques. Le tabac finissant d'arranger le tableau.

UN AVENIR

EN TROMPE-L'OEIL

Évidemment d'un individu à l'autre, les réveils vont différer, n'est-ce pas ma Josiane? L'entraînement n'y est pas pour rien. Pourtant quelques comportements types se rencontrent fréquemment. Il faut ainsi distinguer l'alité chronique qui étreint sa bassine, le téléphage consterné, le sportif expiratoire ou encore, plus rare peut-être, l'obsessionnel. Un écrivain américain mentionnait ainsi l'un de ses habitués des salons de coiffure les lendemains de mufflée. En fait qu'il s'agisse de rendre sa bile, de brûler des calories ou de se faire couper les tifs, la logique reste la même: il faut é-li-mi-ner. Le grand nettoyage, une fois encore.

Et voilà donc notre joyeux fêtard qui se métamorphose alors en censeur rigide... Il prend des résolutions, jette des interdits, s'établit des programmes. À peine remis de ses nausées matinales, un vieux fond migraineux en écharpe, il lui vient des envies de pages blanches, des ambitions de nourrisson. Le malheureux... Si l'on y regarde de plus près, sans doute le moment le plus cruel. Physiquement atteint, sa lucidité grandement amoindrie, un avenir de souffrance et de renoncement pour seule perspective: comment jeter la pierre à ceux qui choisissent vers les midis leur première canette et de se planter au bec leur première tige. Bref, de se soigner par où ils ont péché.

ROGER CALMÉ