Les mines du Limbourg

Les mines du Limbourg

condamnées d'ici 1993

Adieu aux mines... L'Exécutif flamand a décidé, hier après-midi, la fermeture anticipée des deux derniers charbonnages du pays, Beringen et Zolder, le 1er janvier 1993 au plus tard. Cette décision a été votée par neuf des dix ministres de l'Exécutif - l'unique VU, le campinois Johan Sauwens, s'est abstenu.

La condamnation à mort des charbonnages est tempérée par un volet social pour les 6.000 mineurs restés en activité, un fonds limbourgeois d'investissement social de 3 milliards et des promesses de création d'emplois. Des garanties qui ne désamorcent pas la rébellion des contremaîtres: ils tiendront ce week-end des assemblées et préparent un plan d'action la semaine prochaine. «Vendredi, nous avons déjà eu beaucoup de peine à tenir nos troupes en main», déclaraient-ils. Une nouvelle marche sur Bruxelles - non ludique, cette fois-ci - n'est pas exclue.

En décidant de fermer les derniers puits fin 1992 plutôt qu'en 1996, les ministres flamands se sont retranchés derrière les études commandées à deux spécialistes universitaires de l'économie minière. Le Pr Verbruggen et le Dr Proost concluent que le charbon campinois est en passe de perdre toute valeur stratégique, même si l'on démantèle des centrales nucléaires: le charbon campinois se vend actuellement 1.700 F la tonne, alors qu'il devrait atteindre 4.700 F pour être rentable. Ils déclarent aussi que seule une fermeture anticipée garantit une enveloppe suffisante pour la reconversion du Limbourg, cautionnant ainsi le scénario proposé par le manager des Charbonnages campinois (KS), Thyl Gheyselinck.

Le ministre SP Norbert De Batselier insiste pour sa part sur l'importance des mesures sociales imposées par l'Exécutif:

La direction des KS et les organisations syndicales devront négocier une convention collective comportant obligatoirement des garanties: mesures spéciales pour les mineurs qui auraient dix ans d'ancienneté aux KS d'ici fin 1996, revenu complémentaires et/ou primes, «maximum de chances de reclassement». Les fonds nécessaires seront gérés paritairement. Les postes budgétaires seront fixés par la libre négociation sociale: impossible de prévoir donc ce qu'économisera la Région flamande au terme de l'opération (après la fermeture des trois mines orientales, il reste 20 milliards de l'enveloppe de fermeture-reconversion, établie initialement à 45 milliards. Le subside total débloqué pour les mines, pertes d'exploitation comprises, jusqu'en 1996, atteint 100 milliards).

Le gouvernement flamand a décidé de promouvoir au Limbourg des projets économiques (extension des zonings) et sociaux (formation, enseignement, «problématique immigrée», logement social, rénovation des cités et des sites miniers). La direction des KS versera à cet effet trois milliards (tirés des subsides qu'elle gère pour l'instant) dans un fonds géré paritairement. La Région flamande accepte donc de ristourner à son «Pays noir» une partie des économies découlant d'une fermeture anticipée, qui théoriquement, devaient être partagées fifty-fifty entre Flandre et Limbourg.

Le groupe de travail limbourgeois devra proposer, avant août prochain, un plan à l'Exécutif. Celui-ci demandera à la CEE ses subsides de reconversion.

L'Exécutif s'engage à prendre, en collaboration avec la direction des KS, les mesures nécessaires pour développer des activités de diversification, «avec une attention particulière pour l'emploi des mineurs, y compris les plus difficiles à recaser».

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L'indépendance énergétique du pays? L'alternative charbonnière aux risques nucléaires? Les retombées des mines dans l'économie du Limbourg? La quasi-impossibilité de reconvertir les mineurs? Effacés, ces discours tant de fois entendus au Limbourg quand il s'agissait d'obtenir des subsides nationaux - et wallons. Balayés, point par point, par les études commandées à deux professeurs d'université, qui, finalement, ne disent rien d'autre que le manager des KS. Désormais trésorière de ses mines, qui échappent complètement à la tutelle de l'Etat central, la Flandre se fait comptable rigoureuse: il y va de l'intérêt du Limbourg, mais aussi de toute la Flandre, dit Gaston Geens.

Pleins feux sur la reconversion qu'on pare de toutes les couleurs de l'avenir. Le Limbourg, qui possédait le plus haut taux de chômage de Flandre, vit dans l'euphorie d'une croissance galopante. Qu'il veut saisir immédiatement, en dopant ses chances par les milliards que les mines n'engloutiront pas. Un espoir réaliste?

Les «chefs-porions» n'y croient pas. «On peut nous faire toutes les promesses, ce ne sont que des mots. Notre meilleure garantie, c'est de conserver notre emploi», disent-ils. «On veut émietter notre résistance en nous offrant des primes. Mais quand les mineurs auront empoché l'argent, ils se retrouveront au chômage. On nous parle de reconversion, mais il n'existe, pour l'instant, aucun projet fiable.»

La Flandre peut-elle se permettre d'entretenir, à grands frais, une industrie minière qui n'a plus aucune chance de se relever d'un gigantesque déficit? Non, ont répondu, tour à tour, les partis flamands. Et les organisations syndicales, qui se résignent à la fermeture anticipée, même si elles sont décidées à la monnayer très chèrement. Seul s'obstine le dernier carré de résistance, composé des porions ainsi que de délégués syndicaux des mines. Avec une rancoeur d'autant plus vive qu'ils s'estiment roulés: «On découvre aujourd'hui que l'enveloppe budgétaire ne suffirait pas pour faire tourner les mines jusqu'en 1996. Pourquoi nous a-t-on menti lorsqu'on a fermé les mines de l'Est, et que 700 de nos camarades ont préféré un emploi à l'Ouest à une prime de 800.000 F nets?» Dite mezzo voce, vendredi, sur le ton du désespoir, cette rancoeur risque d'exploser bientôt sur un autre ton.

BÉNÉDICTE VAES.