LES MULTIPLES TOURS DE PISTE DU CIRQUE BELGE LA QUINZAINE DU CIRQUE A WAVRE UNE CATHEDRALE DE TOILE...

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Les multiples tours de piste du cirque

belge: le serpent se mord-il la queue?

Il était un art équestre, il est un art universel: à travers les âges et les voyages, le cirque a peu à peu bâti son image. Le monde de l'impossible, l'univers de la vérité; de toute éternité, le cirque marie la poésie, l'acrobatie, la féerie, la jonglerie, le dressage et les clowneries. Antre de l'étrange, de la beauté et de la fraternité, il offre l'émerveillement mais aussi l'angoisse.

Images d'Epinal? Le cirque est, à ma connaissance, le seul spectacle qui, tandis que vous le regardez, vous donne l'impression de vivre un rêve heureux, disait Ernest Hemingway. En coulisse, cependant, les moments d'incertitude ont succédé aux heures de gloire. Nombreuses sont les pistes désertées. En Belgique, la plupart des entreprises de cirque arrêtèrent la fête vers les années cinquante.

Trouver la parade? En dehors de multiples causes, encore faudrait-il que la Communauté française sache sur quel pied danser à l'égard d'un art dit ambigu. Faut-il croire Michel de Ghelderode quand il s'écrie: Massacrez les clowns! C'est la fin des gugusses!? Quitte à cheminer sur la corde raide, ces deux circophiles avertis que sont Edgard Welvaert et Paul Buez répondent par la négative (1). En témoigne, sans doute, le hasard d'une rencontre, en ce mois de mars: la «Piste aux espoirs», à Tournai, et la Quinzaine du cirque, à Wavre.

Londres, quartier de Lambeth, 1768. Jeune sergent de la cavalerie, Philip Astley y établit la première piste du cirque moderne.

Avec ses deux chevaux et une petite troupe de cavaliers, il crée un spectacle équestre. Le succès est au rendez-vous de ce défi. Détail historique d'importance: la piste a treize mètres de diamètre, cheval oblige. Autre trait d'identité de la tradition: Astley, l'ancien militaire, détermine le décorum du cirque. Soit des costumes à galons et brandebourgs, une musique de cuivres et de cymbales... Le cirque actuel? Au carrefour du faste militaire et de la truculence banquiste, précise Paul Buez.

Bruxelles, manège domanial du Parc, 1787. Philip Astley initie la Belgique à la magie circassienne. Mais le premier cirque qui voyage dans notre pays fut celui de Philippe Sosman, d'origine hollandaise. L'homme eut d'ailleurs un célèbre descendant, le clown blanc Pipo Sosman. Les trois coups initiaux se firent entendre, en 1874, à la foire de Gand. Au menu? Des numéros de haute école et d'acrobatie équestre. Et déjà la concurrence: aujourd'hui tombé dans l'oubli, le cirque Ciotti présentait la voltige infernale, l'homme-serpent, le pas de deux comique à cheval...

Haut les coeurs, les Wallons! Le premier vrai cirque belge eut pour théâtre la terre wallonne. L'aristocrate de Soignies, Alphonse Dodessus le Moustier - un cavalier émérite qui délaissa son titre de noblesse pour le charme d'une écuyère... - fonda en 1876, le cirque Moustier. Mil huit cent quatre-vingt-huit? Ce fut le tour du cirque Semay, lui qui n'éteignit ses lampions qu'en 1959 (!) Les années vingt signifièrent une période en or: avec leur santé florissante, les foires attiraient les foules. Le cirque vivait à l'unisson. Edgard Welvaert, circophile, né en 1913, mais dont l'acuité de la mémoire s'abreuve à la source de la passion: J'ai vu de véritables bagarres pour obtenir une place. Le plus grand cirque de notre petit pays? Le De Jonghe Circus, du nom de cet acrobate équilibriste, né dans la Venise du Nord en 1860. Il quitta la scène en 1964.

L'organisation du travail était alors bien plus aisée qu'aujour-d'hui, explique le circophile, de Tourinnes-la-Grosse: la quinzaine de cirques de l'époque étaient tous forains et restaient en un même lieu - ceux où s'arrêtaient les grandes foires du pays - beaucoup plus longtemps que de nos jours. De concert, les cirques abandonnent la demi-construction pour s'abriter sous le demi-chapiteau: le bas en bois et un toit formé par un mât central qui soutient une toile en cercle. une palissade et un parapluie.

Mil neuf cent cinquante-cinq: l'hallali d'une période de grâce. les anciens cirques disparaissent: Saratos, De Muynck, Tordeur, Semay... Une relève? Allemande avant tout: Willy Holz-müller et Gofried Malter dont plusieurs cirques belges actuels sont issus, tels le Wiener Circus, de Ulrich Malter, ou le cirque de Rose-Marie Malter. Notre cirque glisserait-il sur la pente savonneuse, à l'image du numéro vacillant d'un clown désemparé?

Face au silence progressif des foires, les cirques durent s'en aller réveiller les villes mortes. Face aux déplacements de plus en plus fréquents, ils durent s'enrichir d'une coûteuse infrastructure et d'une gestion rigoureuse. Sans oublier l'énorme poids financier que représente une ménagerie toujours plus étonnante: âne, oie, serpent, otarie, ours, aigle, sanglier, zébu... Les faillites se multiplient. Au passif des cirques, il faut cependant épingler leurs spectacles sclérosés. Une absence de renouvellement due, notamment, aux passages des artistes d'une entreprise à l'autre.

Un cirque

à la croisée des pistes

Dès 1959, l'Association des directeurs de cirques belges signale ses exercices de haute voltige quant à la survie de ses membres. Le mât blesse, à maints égards: les exigences des communes d'accueil, les statuts, taxes et réglementations, çà et là une gestion digne d'un clown en regard de l'essor des loisirs, cirques-pirates, casse-tête de la TVA, des droits d'auteur et de l'ONSS...

Et le pouvoir subsidiant? La Communauté française souffre de ses critères de classement surannés en matière culturelle. Les entreprises de cirque ne sont pas subsidiées. Seules le sont les six écoles de cirque dont le fleuron, l'Ecole sans filet. Ne s'inspirerait-on pas du modèle français où l'Association nationale pour le développement du cirque (ANDAC) octroie, par exemple, une aide automatique aux entreprises de cirque? La Communauté flamande a, quant à elle, répondu aux exigences des circassiens en 1978: elle alloue des subsides mais pour des prestations dans des milieux bien spécifiques. Un emplâtre sur une jambe de bois, dit-on.

Le cirque belge est-il à l'aube de son chant du cygne? De beaux fleurons demeurent et voyagent: le Wiener, l'Apollo ou le Great Belgium Circus. La sérénité n'est pas morte. Et puis, n'existe-t-il pas d'autres pistes, à l'image du cirque-théâtre ou théâtre forain, même si les puristes crient à l'usurpation? Le cirque appelle et appellera, en tout cas, cette phrase de Théodor Adorno: (Minima moralia): L'art est la magie délivrée du mensonge d'être vrai.

MICHAËL CHALKLIN.

(1) D'autres références: Le Circus, de Michèle Richet et Histoire des spectacles, de l'Encyclopédie de la Pléiade (1965); Le Cirque, un art universel, Courrier de l'Unesco (janvier 1988); Le Cirque et la Communauté française de Belgique. Intégration administrative, mémoire de stage de Annie Lahure (novembre 1988). Quant à L'Histoire des cirques belges, d'André de Poorter, elle sera disponible le 17 avril prochain, à Gand, à l'occasion de la venue du cirque français Pauwels.

La Quinzaine du cirque à Wavre: quatre atouts pour faire rêver les petits et les grands

«Le cirque dans tous ses états», c'est ainsi que l'on pourrait intituler la «Quinzaine du cirque» qui, du 17 mars au 1er avril prochains, transportera la ville de Wavre dans le monde magique des artistes ambulants. Le Syndicat d'initiative et la Ligue des familles ont en effet uni leurs efforts pour présenter une affiche complète et alléchante: la Compagnie du Tarmac et la Compagnie pour Rire donneront une image humoristico-poétique du cirque-théâtre, au cours d'un spectacle qui sera précédé d'un atelier d'initiation pour jeunes; le Great Belgium Circus représentera le cirque traditionnel et son panel d'émotions, tandis qu'une magnifique exposition sur le monde du cirque habillera la Quinzaine d'une parure de clown à rayures nostalgiques.

S'il fait de la corde raide depuis des décennies, pour enjamber les tracasseries administratives, et des numéros de contorsion inimaginables pour parvenir à joindre les deux bouts sans aide extérieure, le cirque traditionnel est toujours bel et bien vivant! Il semble même depuis peu être insufflé d'un dynamisme nouveau. Témoin, le Great Belgium Circus, qui a établi ses quartiers d'hiver à Micheroux, près de Liège, et qui s'élança sur les routes voici une dizaine d'années seulement.

Il n'y a en réalité aucun secret: si le cirque cher à Arnold Verbruggen, son directeur, et à Karina Range, sa dompteuse de femme, est sans doute aujourd'hui le meilleur dans notre pays, c'est parce qu'il veille à respecter scrupuleusement les trois règles d'or du cirque traditionnel: la bonne piste chargée d'odeurs, l'orchestre présent en chair et en os, ainsi que la ménagerie... tout en muscles, font partie intégrante du spectacle auquel ils apportent autant de coups de fouet revigorants.

Le Great Belgium Circus, avec aussi ses clowns et ses artistes hongrois et bulgares, plantera son chapiteau à Wavre sur le site de l'ancienne sucrerie, où il se produira les 28 et 31 mars (15 h et 20 h 15), les 29 et 30 mars (20 h 15) et le 1er avril (15 h et 18 h).

Deux spectacles

de cirque-théâtre

Deuxième courant artistique, en plein essor celui-là: le cirque- théâtre, qui doit beaucoup à Vincent Wauters, ce professeur d'éducation physique qui réalisa son rêve en créant, en 1981, l'Ecole sans filet, devenue aujourd'hui une grande école de cirque bruxelloise animée par une quinzaine de professeurs.

A la fois musiciens, acteurs, jongleurs, danseurs et acrobates, ces artistes s'inscrivent dans la tradition de la Commedia dell'Arte, à laquelle ils ajoutent humour et poésie. A leur programme le dimanche 18 mars (15 h) à l'Hôtel de ville: «Les Gus» (nouvelle version) par la Compagnie du Tarmac et «Crazy Blues Circus Théâtre» par la Compagnie pour Rire.

Comment - et par quel travail - ces professionnels en sont-ils arrivés à maîtriser pareille panoplie de techniques? C'est ce que l'Atelier de cirque, conduit notamment par Michelle Croze, diplômée de l'Ecole nationale du cirque de Montréal, enseignera la veille, soit le samedi 17 mars à l'Institut de la Providence (dès 9 h 30). Quatre-vingts jeunes de 7 à 15 ans pourront ainsi s'initier à la jonglerie, aux échasses, au monocycle, etc. (1)

Coup d'oeil rétro

sur le cirque De Jonghe

Enfin, l'exposition, qui se tiendra au château de l'Ermitage durant toute la quinzaine (2), est l'oeuvre de deux «circophiles», Paul Buez et Natascha Sobolewski. Cette dernière qui a déjà présenté sa très belle collection l'été dernier au Musée du jouet à Malines, est évidemment bien placée pour rendre hommage aux gens du cirque, puisque sa maman n'est autre que Gaby De Jonghe, qui fut une grande écuyère et une artiste complète, et dont les frères, un trio de clowns, firent rire des générations de spectateurs.

A Wavre, les visiteurs (re)découvriront photos, affiches, instruments de musique, costumes, accessoires, mannequins, peintures, etc. Ils pourront également saluer le plus grand clown du monde et admirer la maquette fraîchement réalisée du célèbre cirque De Jonghe, le plus vieux cirque belge (1890-1964), qui animait traditionnellement la cité du Maca lors de la kermesse. Cette exposition, qui réunira également des pièces d'autres collectionneurs, constituera à n'en pas douter le clown, pardon le clou, de la quinzaine!

CHRISTIAN SONON.

(1) Inscriptions avant le 10 mars (010/22.22.81 ou 010/41.92.08).

(2) Ouverture tous les après-midis (w-e compris) de 14 h à 18 h, ainsi que les samedis et dimanches de 10 h à 12 h. Renseignements complémentaires sur la Quinzaine: S.I. - 010/23.03.52.

Une cathédrale de toile pour

le temple du cirque amateur

«Tournai, le Monaco des artistes de cirque amateurs.» En 1988, la formule avait fait un tantinet sourire. Et pourtant, à l'aube de la troisième édition de la «Piste aux espoirs», dont la finale aura lieu ce dimanche 4 mars, à 16 heures, il n'est pas exagéré de dire que les organisateurs de ce festival international d'artistes de cirque amateurs ont réussi leur pari. Oui, Tournai est un label de qualité. Oui, Tournai figure désormais au calendrier des plus prestigieuses écoles de cirque. Oui, Tournai est devenu un tremplin pour les jeunes qui tâchent de regagner le faîte des chapiteaux.

La Maison de la culture, le syndicat d'initiative, les Amis de Tournai et la télévision locale No-Télé - les organisateurs - manifestent une certaine fébrilité à l'approche de leur troisième grand rendez-vous du cirque amateur. Plus aucune place n'est laissée à l'improvisation: quarante artistes, trente numéros venus de neuf pays dont l'Union soviétique et la Chine, onze écoles de cirque rivaliseront de prouesses le week-end prochain. Après le retentissant succès de l'école soviétique, l'an dernier (trois numéros parmi les quatre premières places), et compte tenu de la réputation des artistes chinois, on s'attend à une confrontation de très haut niveau. Comment une «petite ville de province» en est-elle arrivée à attirer les regards des augustes gens du cirque mondial? La cité des cinq clochers a bénéficié d'un extraordinaire concours de circons-tances. Tout d'abord, de nombreux Tournaisiens avaient un chapiteau à la place du coeur et vivaient discrètement une passion nourrie pour les arts de la piste. Ils ont investi une énergie folle dans ce projet. Ensuite, une personnalité éminente du cirque est venue apporter son prestige à la manifestation qui aurait très bien pu se cantonner dans une aimable manifestation de seconde zone. Son nom? Patrick Hourdequin. Ci-devant directeur du festival de Monte-Carlo et... Tournaisien d'origine. C'est lui qui revient dans la cité de son enfance pour présider le jury avec clairvoyance et y attirer d'autres grands noms des pistes.

La parade

à la monotonie

La formule retenue par les organisateurs constitue une parade à la monotonie. En 1988, ils avaient invité Annie Fratellini à venir planter son chapiteau. La grande dame du cirque avait régalé quelques séances avant que ne se déroule la finale de la «Piste aux espoirs» dont les jeunes artistes connurent enfin la joie de jouer sous une authentique toile. En 1989, la «Piste» avait invité le cirque Plume qui fit passer un courant alternatif au sein du public ravi de découvrir une forme avant-gardiste de l'art de la piste.

Cette année, c'est le nouveau chapiteau du cirque Pauwels qui sera gonflé sur la plaine des Manoeuvres. Cependant, la troupe y attachée ne jouera pas à Tournai, cette année. En revanche, douze clowns de Leningrad assureront une ambiance de fête au-delà de l'épreuve destinée aux artistes amateurs. Ce sont les «Licedeï» qui présenteront leur spectacle Assissaye Revue, les 5 et 6 mars, à 20 h 30, à la Maison de la culture. Avec pour devise, «Anima Allegra» (l'Ame joyeuse»), ces clowns fameux se rattachent à la tradition de la bouffonnerie de la vieille Russie, à celle de la Commedia dell'Arte, de Chaplin, de la pantomime et de l'art populaire du clown.

On l'aura compris, la «Piste aux espoirs» a pris une ampleur internationale et il est devenu difficile pour les artistes régionaux et même belges de se glisser parmi les lauréats de la finale. Sur les quarante numéros prévus pour la sélection, ne figurent que cinq Belges.

Un regret: l'Ecole sans filet de Bruxelles qui parvint à se glisser parmi les premiers, l'an dernier, avec un numéro d'une exceptionnelle inventivité, a décidé de ne pas participer à l'épreuve cette année. Soucieux de la réputation de son école, le directeur a estimé qu'il ne pouvait pas présenter un spectacle d'une qualité suffisante pour cette édition. Les artistes bruxellois ne travaillent pas... sans filet.

DIDIER REMY.

 

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