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LES PREMIERS V2 FURENT LANCES DEPUIS GOUVY LE 8 SEPTEMBRE 1944 LES BOMBES VOLANTES FIRENT PLUS DE SEPT MILLE VICTIMES CHEZ NOUS

Temps de lecture: 8 min

Les premiers V2 furent lancés

depuis Gouvy, le 8 septembre 44

Le 8 septembre 1944 sur le coup de 11 h 05 du matin, le premier V2 tombait sur la banlieue parisienne, à Charentonneau près de Maison-Alfort. La nouvelle arme ennemie fit 6 victimes et de nombreux blessés dont certains ne survécurent pas. Les spécialistes furent immédiatement appelés à la rescousse. Le professeur Moureu et le docteur Chavin qui allaient, plus tard, contribuer au démarrage du programme spatial français, diagnostiquèrent assez vite qu'il devait s'agir d'une nouvelle fusée, très différente du V1. A ce moment, les chercheurs ne purent sans doute pas déterminer d'où elle avait été lancée. C'était, chez nous, en Wallonie, plus précisément à Sterpigny (Gouvy) au lieu dit du bois du «Beuleu»... En fait, un premier engin y avait déjà été tiré à 8 h 45 mais n'atteignit pas son objectif, s'étant probablement désintégré en rentrant dans les couches basses de l'atmosphère. Historiquement aussi, il semble qu'il y ait eu, auparavant, deux autres essais, tout aussi négatifs - pour cause de défaillance de la plate-forme inertielle de guidage - mais ils n'eurent pas Sterpigny comme cadre.

Le récit de ce tout premier lancement a été minutieusement reconstitué par Lambert Grailet, un passionné d'histoire (et membre actif du Cercle d'histoire et d'archéologie Segnia d'Houffalize).

A l'heure où la fuite des troupes allemandes allait souvent de pair avec des exactions sur les populations locales ou sur les maquis, une véritable poudrière, au propre comme au figuré, se mettait en place dans la région de Gouvy. Pendant ces mêmes jours, entre le 5 et le 8 septembre, l'Armée Secrète lançait l'«opération Brutus» dans le quatrième secteur de la zone V (englobant plus ou moins l'Ardenne). Des centaines de maquisards s'étaient terrés dans le bois Saint-Jean dans l'attente de parachutages d'armes, de matériel mais aussi de l'arrivée de parachutistes qui viendraient en appoint pour «ouvrir» la route aux Alliés.

SOUS LA HOULETTE DES SS

Le hasard a voulu qu'au même moment et dans le sens contraire du repli de son armée, une unité allemande s'approchait de cette zone, responsable d'une autre mission qui allait faire date à savoir «Einsatz A-4» pour le lancement, dans tous les sens du terme, des V2. La batterie 444 dite expérimentale faisait partie du bataillon d'artillerie mobile 836 qui dépendait du 65e Corps d'armée mais le vrai responsable d'«Einsatz A(ggregat)-4» était le Gruppenfüher et Generalleutenant des Waffen SS, Hans Kammler qui était tout sauf un enfant de choeur. Fort heureusement, «Einsatz» ne se frotta pas à «Brutus» car les répresailles eussent été terribles. En arrivant dans cette partie de la Haute-Ardenne, Kamm-ler avait dans sa foulée, un convoi avec de drôles d'engins longilignes. Une jeune fille de Gouvy et sa famille avaient vu le cortège lors de son passage à Limerlé sans se douter, bien évidemment, de quoi il s'agissait. Un de ses frères crut qu'il s'agissait de derricks destinés au forage du pétrole. Mais de là à trouver de l'or noir à Gouvy ou dans les environs...

L'après-midi en allant traire les vaches, ils aperçurent de nouveau l'étrange convoi mis à l'abri des regards indiscrets sous de gros sapins mais le lendemain à l'aube, ils finirent par comprendre en voyant s'élever dans le ciel une espèce de cigare qui faisait bien quinze mètres de long et qui entraînait dans son sillage des traînées de feu de couleur orange très vif. Sans le savoir, ils venaient d'assister au décollage du premier V2, la dernière botte secrète d'Hitler pour tenter de renverser la vapeur.

Selon Lambert Grailet, ce premier lancement a eu lieu à 8 h 45 à partir de la batterie 444. On n'a pas retrouvé trace de son point d'impact. En s'envolant, elle avait brûlé toute la végétation environnante. C'est sans doute ce qui amena les artilleurs à se déplacer vingt mètres plus loin pour le deuxième tir, un peu plus de deux heures après.

L'histoire des bombes volantes avait débuté quatorze ans plus tôt. La recherche sur les fusées avait été confiée au capitaine Dornberger au sein d'une section du Bureau des armements de la Reichswehr. A partir de 1932, elle fut prise en main par Wernher von Braun, d'abord à Kummersdorf près de Berlin puis, vers la fin des années trente, dans un lieu beaucoup plus retiré des regards indiscrets: Peenemünde, sur la Baltique...

Le von Braun de l'époque était bien loin de celui qui allait devenir le spécialiste de la Nasa et qui dans une interview à la télévision américaine, en 1971, parlait de Dieu, législateur suprême de l'univers...

Le déclenchement de la guerre accéléra le développement de nouvelles armes qui devaient toucher directement les alliés dans leurs grandes villes.

Plusieurs responsables du Reich dont Goebbels avaient l'intime conviction que ces nouvelles armes permettraient de gagner la guerre.

Des essais avaient été faits dès 1942 - le vent de la guerre tournait...- mais les V1 ne furent lancés qu'à partir du 12 juin 44 en direction de Londres.

PLUS CHER, PLUS RAPIDE

Pourquoi V1 et V2? En fait, appelée d'abord «Versuchsmuster», l'arme devint une «Vergeltungswaffe» (arme de représailles). Le V1 était un petit avion à réaction inhabité qui avait une tonne d'explosifs à son bord. Les mécanismes du propulseur permettaient de diriger à la fois la durée du vol et de couper le moteur, deux données utiles pour la destination et le moment de chute de la bomne volante dans un rayon de huit kilomètres. Sa portée avait pu être portée de 250 à 420 kilomètres. Le V1 était lancé à partir de bases fixes mais il pouvait également partir d'un avion, le Heinkel 111. C'était l'arme de la Luftwaffe. En 44, la production avait été montée à 2000 par mois. Il fallait 280 heures de travail pour le construire.

Le V2, engin sol-sol supersonique pouvait être décelé par les radars mais vu sa vitesse (5.000 km/h) il ne pouvait être intercepté. Sa portée initiale de 300 fut augmentée à 450 kilomètres. Il était lancé presqu'à la verticale depuis une plate-forme mobile. Son coût était dix fois plus élevé que celui d'un V1 (qui était de 3.500 marks) et on ne put en prdouire que 700 par mois. Appelé d'abord A(ggregat), Goebbels en fit aussi une arme de représailles...

La principale usine de production des V2 était souterraine, à Nordhausen. L'assemblage y était réalisé par des détenus du camp de Dora.

Le 29 août 44, le général Jodl qui se trouvait au quartier général d'Hitler à Rastenburg en Prusse orientale envoyait un télex au 65e Corps d'Armée lui demandant de mettre en place la nouvelle fusée et de la diriger encore et toujours sur Londres.

Mais c'était compter sans Himm-ler et la SS qui allaient devenir les maîtres du programme du V2: dès le lendemain, un contre-ordre était publié. Hitler avait suivi Himmler: les V2 seraient partagés entre Londres et Paris.

Le 8 septembre, le programme était officiellement mis en oeuvre...

Comme on le lira par ailleurs, en Belgique, c'est surtout Anvers qui paya un lourd tribut aux V allemands mais ils n'épargnèrent pas les autres régions, interrompant la joie d'une libération que l'on croyait définitive...

CHRISTIAN LAPORTE

Sources: Lambert Grailet (interview «Jours de Libération»; John Campbell, «La Seconde Guerre mondiale», Sélection; Luc De Vos, «De Bevrijding. Van Normandië tot de Ardennen», Davidsfonds.

Les bombes volantes firent

plus de sept mille victimes chez nous

Notre pays a payé un lourd tribut aux bombes volantes, ces ancêtres des missiles de croisière tant redoutés dans les guerres d'aujourd'hui.

Luc De Vos s'est penché dans son livre sur la libération sur la manière dont la Belgique avait subi le feu des V1 puis des V2, quand ce n'étaient pas les deux ensemble, question de rectifier un peu l'idée très répandue selon laquelle ces armes de représailles n'auraient surtout touché que la Grande-Bretagne!

Ainsi, Anvers connut un vendredi 13 octobre particulièrement noir: le matin, la chute d'un V2 faisait 32 tués et 45 blessés, dans l'après-midi, un V1 tuait 14 autres Anversois.

Selon l'historien de l'Ecole royale militaire, la cité portuaire était en ligne de mire directe: la veille de ce double «bombardement», Léon Degrelle avait déclaré sur Radio-Berlin qu'il avait demandé vingt mille bombes volantes au Führer afin de faire d'Anvers, une ville sans port ou un port sans ville.

Combien de V1 et de V2 sont tombés sur la cité scaldéenne? presque impossible à déterminer même si on a établi certaines statistiques. Le chercheur britannique R.V. Jones a cité 8.696 V1 et 1.610 V2. Selon une étude anversoise qui portait sur la période du 7 octobre au 30 mars 1945, 2.448 V1 et 1.261 V2 seraient tombés dans l'arrondissement d'Anvers. 3.500 personnes y perdirent la vie, principalement dans la ville alors qu'on relevait près de 6 mille blessés graves. Un cinquième des bâtiments allait être fortement endommagé.

Le 27 novembre, deux V2 successifs y firent encore près de 150 victimes.

PLUS DE 550 VICTIMES

AU CINÉMA REX, LE 16 DÉCEMBRE

Mais le pire devait encore venir: le 16 décembre, à 15 h 23, un V2 touchait le cinéma Rex à la De Keyserlei. Au suspense d'un western avec Gary Cooper et Jean Arthur succéda l'horreur d'une salle dévastée par la chute du plafond mais aussi l'explosion d'une chaudière. 567 personnes y perdirent la vie dont 296 soldats alliés. Cinq autres V2 tombèrent le même jour.

La panique devint générale et plusieurs centaines d'Anversois préférèrent quitter leur ville en attendant des jours meilleurs. Ils ne vinrent pas encore car le 7 février 1945, 62 Anversois payèrent aussi de leur vie l'explosion d'un V2 au Stuivenberg alors que 85 allaient gonfler les effectifs des blessés dans les hôpitaux.

Afin d'endiguer ce flot continu, fut installé un «Anti-flying Bomb Command: Anvers X» sous la direction du colonel Clare Armstrong. Il disposa de deux brigades américaines, d'une brigade britannique et d'un régiment polonais.

En effectifs: 22 mille hommes mais aussi 72 projecteurs et 542 canons. Le colonel Armstrong disposa l'artillerie en fonction des différentes directions d'attaque. Au début, rappelle Luc De Vos, les V1 venaient du sud-est (Trêves), puis plus tard, du nord-ouest (du Gelderland-Overijssel aux Pays-Bas) et, enfin, du nord (Rotterdam et La Haye) mais pendant toute la période, il en vint toujours de la région de Bonn et de Cologne. Contrairement à ce que le bilan précité pourrait faire croire, le plus grand nombre d'attaques se situa en février-mars 45. Le 16 février, par exemple, 160 V1 convergèrent sur Anvers à partir de trois bases de lancement!

LE LOURD TRIBUT LIÉGEOIS

Mais Anvers ne fut pas la seule ville visée. Liège reçut ainsi 1.697 V1 ou V2, ce qui coûta la vie à un peu plus de 1.000 Liégeois alors que 2.000 étaient blessés. Une maison sur deux subit aussi des dégâts.

Louvain et son arrondissement furent visés à 82 reprises. Le 29 novembre 44, 7 personnes y furent tuées à la rue Van Even alors que 20 gardaient de graves séquelles. Le centre de la ville universitaire fut encore visé en janvier et février 45. Les provinces de Flandre orientale et occidentale ne furent pas épargnées. Ainsi, 50 personnes (presque toutes des militaires belges) furent tuées à Aarsele en février 45.

Le bilan global est lourd: 6.448 Belges et 882 soldats alliés furent les victimes des armes de représailles. Pas moins de 698 communes belges furent en contact bien involontaire avec les bombes volantes...

C. L.

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