Liège: vie et mort du Grand Bazar A l'Université, on collecte la «mémoire de travail»

Liège: vie et mort du Grand Bazar

Au musée de la Vie wallonne, une exposition et un livre font revivre les années d'or du plus populaire des grands magasins.

L'histoire de la place Saint-Lambert a déjà fait couler beaucoup d'encre. Mais Le Grand Bazar, qui fut le fleuron des grands magasins de la cité ardente, et qui a compté dans ses jours fastes jusqu'à 3.000 employés, demeure une plaie vive au coeur de bien des Liégeois. La fermeture après faillite, le 26 juin 1977, n'y est est pas pour rien. Même si Le Grand Bazar a survécu quelques années encore, au sein d'un autre groupe de distribution, ou partiellement repris par des indépendants, le magasin le plus prisé de la région n'existait plus vraiment. Aujourd'hui, ses étages abandonnés sont envahis par les pigeons.

Pour sauver de l'oubli les très riches heures du Grand Bazar, le Musée de la Vie wallonne lui consacre une exposition, à partir de 200 photographies du Fonds Robyns-Desarcy, prises entre 1953 et 1977, d'affiches, et d'objets sauvés de la dispersion. Marcel Conradt, fils d'un ancien employé du Grand Bazar, a retrouvé témoins et archives. Il en a tiré un livre, «La vraie vie du Grand Bazar».

LES VISITES DE SAINT-NICOLAS

Sans le Grand Bazar, Liège ne serait pas Liège, disait-on. Et c'est vrai que, le magasin fermé, la vie de la place Saint-Lambert n'a plus jamais été la même, rappelle Marcel Conradt. Ouvert en 1885 par Auguste Tiriard, le magasin étendit sa surface au fil des ans, depuis la rue Maillart jusqu'en Gérardrie. Seule une boutique de corseterie résista au grignotage du quartier. Le Grand Bazar a longtemps été le pôle d'attraction commerciale de toute la région, et dans les années 60, pour venir voir Saint-Nicolas dans son palais des jouets, au troisième étage, on venait de Huy, Herve ou Tongres.

La façade place Saint-Lambert, à grands renforts d'illuminations, annonçait la couleur: les «Mille et une nuits», Tintin cherchant le trésor de Rackham le Rouge, Bambi, Blanche-Neige, et autres héros des studios Disney promettaient du spectacle. Une armada de décorateurs avait transformé les espaces de vente en paradis des enfants. On patientait, un «clic-clac» de métal à l'effigie du Grand Saint dans la main. La chaleur était suffoquante sous les lampes, on faisait la file pendant une heure, mais on n'aurait manqué ce rituel de fin d'année pour rien au monde.

L'exposition retrace les temps forts qui ont marqué la vie du Grand Bazar. Son service à la clientèle, fort réputé, comptait un grand nombre d'employés, du livreur à l'hôtesse d'accueil en passant par la couturière de mariage et le chef-pâtissier. Des extérieurs, comme les remailleurs de bas nylon, supprimaient les «filantes» en 24 heures. Au fil des saisons, Le Grand Bazar s'accrochait à l'évènement, quand il ne le créait pas.

On y découvrit, dans le désordre, les vainqueurs du Tour de France, la première télévision, la meilleure belle-mère de Liège (récompensée d'un rouleau à pâtisserie), les escalators, le verre à feu Pyrex, la nouvelle 4cv Renault, le mange-disques, le disco-bar façon Carnaby Street et même le moyen de faire du ski sur le toit, depuis un tremplin!

De cette période révolue, il reste beaucoup de nostalgie et d'amertume chez ceux qui y firent carrière, et une masse de documents, qui rendent un peu du lustre d'antan à ce lieu de passage et de commerce.

ALAIN DELAUNOIS

Au musée de la Vie wallonne, cour des Mineurs, jusqu'au 11 février 2000, du mardi au samedi de 10 à 17 h, le dimanche de 10 à 16 h.

Marcel Conradt, «La vraie vie du Grand Bazar», éd. Luc Pire, 220 p. illustrées, 795 F.

Un calendrier explicatif et historique est vendu au prix de 150 F.

A l'Université, on collecte la «mémoire de travail»

Au cours de ses recherches, Marcel Conradt a accumulé un nombre incroyable de documents et de témoignages sur le grand magasin et ses coulisses. Cette mine de renseignements (des contrats d'engagement aux relevés des bonnes ou mauvaises «notes» attribuées aux employés) intéresse fortement Véronique De Keyser, professeur de psychologie du travail à l'ULg.

Avec ses collègues Jean-François Leroy (psychologie sociale des groupes) et Jules Gazon (faculté d'économie et de gestion), elle termine la mise sur pied d'un fonds de recherche consacré à la «mémoire de travail». Une dénomination à double sens:en psychologie, elle désigne une mémoire de court terme, très active et susceptible de remettre en route des choses mises en veilleuse.

Nous ne voulons pas rivaliser avec d'autres institutions comme le Musée de la vie wallonne, l'Institut Jules Destrée, ou avec nos collègues historiens , préciseVéronique De Keyser. Nous voulons plutôt mettre en réseau une série de données factuelles relatives à l'activité des entreprises, aux conditions de travail mais aussi de fermeture: souvent, une fois réglées les questions techniques (primes de départ, licenciements, etc.), ouvriers et salariés se trouvent livrés à eux-mêmes, parfois fortement déstabilisés par ce qui survient: c'est un objet d'étude parmi d'autres.

En collaboration avec les activités de notre collègue Robert Halleux, du Centre d'histoire des sciences et techniques, nous aurions ainsi la possibilité d'apporter un éclairage complémentaire sur ces aspects particuliers de la vie en entreprise. Pas d'exhaustivité, mais des coups de sonde sur des situations et des moments précis.

Ce fonds de recherche disposera d'ici janvier 2000 des locaux et du matériel nécessaires au Sart-Tilman,pour des archives sur le Grand Bazar mais aussi sur Tubemeuse et sur une autre entreprise wallonne dont les déboires socioéconomiques ont alimenté les pages des journaux. Le fonds ne se limitera pas aux sources écrites mais pourrait accueillir également des documents sonores et audiovisuels récoltés lors de grèves, manifestations ou fêtes de fermeture.

A. Ds.