Lieux de création: dans son atelier non loin de la Seine, il travaille de la plume et du pinceau Chez Alechinsky, un dimanche à Bougival De Cobra au Jeu de Paume

Lieux de création: dans son atelier non loin de la Seine, il travaille de la plume et du pinceau Chez Alechinsky, un dimanche à Bougival

On connaît leurs oeuvres, parfois leurs visages et un pan de leur vie. Mais où les plasticiens travaillent-ils? L'été, des envies d'escapades nous amènent sur les routes et nous poussent à les surprendre, eux et leurs oeuvres, dans leur cadre de vie. Aujourd'hui, Pierre Alechinsky nous ouvre la porte de son atelier à Bougival.

PORTRAIT D'ÉTÉ

Le pinceau s'agite, plonge, tourbillonne dans le bol d'encre de Chine. Il s'ébroue, et, à petits sauts rapides, court sur le papier grisé. La page d'un ancien livre de comptes, probablement d'un marchand de draps. Sous la date, 8 septembre 1806, des cotes, des chiffres, des métrages de tissu, dont on a noté les couleurs: cul de bouteille foncé, chocolat, noisette claire, bleu d'Amérique. Le pinceau d'Alechinsky poursuit sa course de funambule, des traits comme des encoches sauvages s'inscrivent dans les marges, cernant une silhouette. En son centre survient une mare d'encre noire. Les bords de la feuille sont déjà secs, mais dans l'évier, le jet de l'eau sur le papier vide la mare de sa noirceur. Trempées, les ombres se sèchent d'un rapide coup de buvard. Le pinceau a rejoint son bol.

Assis devant sa table basse dans l'atelier de Bougival, Alechinsky tourne et retourne ses feuilles de vieux papiers, les apprivoise par transparence. L'oeil arraisonne un filigrane, la main redresse les poils d'un pinceau. L'encre et le papier: ce sont les origines, celles de La Cambre où il entra un jour des années 40. Né dans la section imprimerie, c'est la typographie qui m'a le plus appris, précise-t-il. A seize ans, je sortais de l'école Decroly: élève non réadmis, avait-on dit à mes parents. Je viens d'une cancritude totale. Parfois, je me dis qu'elle vaut bien tous les diplômes universitaires d'aujourd'hui... Au bout d'un moment, le gaucher contrarié que je suis se décida pour l'imprimerie.

Et l'autre main? Il la juge maladroite, la réserve à l'écriture. On sait son goût immodéré pour les jeux de mots, les aphorismes et les écarts de langage. Difficile d'être peintre et écrivain à la fois. Mais Alechinsky vise juste. Ricochets espiègles, pointes acérées, souci du détail. Asger Jorn et Christian Dotremont revivaient sous sa plume dans la dernière «N.R.F.» Jorn, dont les «Lettres à plus jeune», adressées au cadet de Cobra et annotées par lui, sont sous presse aux éditions de L'Echoppe. De sorte qu'avec Alechinsky, la conversation se fait naturellement par allers-retours et bifurcations, entre plume et pinceau. On y enfreint gaiement les droites rectilignes que surveille une maréchaussée tâtillonne. En peinture, je suis un autodidacte, poursuit-il. Mais il y a le «voir faire» des aînés. Jorn, Bram Van Velde, Walasse Ting, les calligraphes japonais. C'était un privilège de pouvoir peindre dans l'axe de leurs exigences.

CÔTÉ COUR ET CÔTÉ JARDIN

Bougival, en bordure de Seine, à quelques kilomètres de Paris. Au XIXe siècle, les impressionnistes y venaient en villégiature, et pas seulement pour peindre le dimanche. Turner et Renoir y séjournèrent, mais également Tourguéniev, qui s'y fit construire une «datcha» transformée aujourd'hui en musée. Depuis 1964, Pierre et Micky Alechinsky ont élu domicile dans une rue étroite à flanc de coteau, dédiée à un écrivain pacifiste. C'est une ancienne bâtisse blanche, avec sa cour pavée, que l'on imagine encombrée au début du siècle par un empilement de cageots, par la charrette d'un horticulteur ou d'un maraîcher. D'une fenêtre, on aperçoit la roue noire d'une presse: toujours l'imprimerie. Elle sert encore occasionnellement pour les bons à tirer. Au tout début, se souvientle peintre, nous occupions à Paris un deux-pièces-cuisine au 6e étage, avec escalier de service. J'avais vingt-cinq ans, avec Micky nous allions réveiller Giacometti sur le coup de midi, prenions un café rue d'Alesia, avant de revenir dans son atelier. J'avais tout à apprendre en l'écoutant. Dans le jardin, monté les quelques marches, deux sculptures écorchées de Reinhoud, au cuivre tourmenté par la pluie, taquinent de grands feuillages verts, de petits buissons coloriés de soleil. Plus loin, des sculptures en grès peintes. Elle sont de Henry Heerup, le doyen danois de Cobra, mort en 1993.

LE BLEU NIAGARA

En haut du jardin, un bâtiment plus récent s'ouvre à la lumière grâce à une grande verrière inclinée. L'atelier est celui d'un artiste autant que d'un artisan, avec son grand établi de bois, ses gouges, ciseaux, pinces et autres vieux outils. Sur l'établi, une sculpture toute en tension, taillée dans le bois clair d'un poirier par Nicolas Alquin. Une grande bibliothèque, des images et des livres d'amis, des souvenirs de famille, des «bois flottés», une petite plaque de cuivre au nom de A. Breton, brocanteur à Paris... Le long du mur, de grands formats, huiles et acryliques mêlées, dont certaines, dans quelques jours, seront exposées au Jeu de Paume à Paris, pour une rétrospective de ses oeuvres depuis 1948. L'espace de travail permet de déployer de larges feuilles de papier à même le sol. Sur un chevalet, le peintre termine la restauration quasi chirurgicale d'une déchirure dans «Le goût du gouffre», une peinture acrylique de 1980. Intensité, enchantement du bleu d'Alechinsky dans ce tourbillon niagaresque. Ce n'est pas le mien, pas plus que celui d'Yves Klein , coupe-t-il. C'est le pigment bleu d'outremer, tout simplement. Le beau secret d'un adverbe...

C'est à Bougival qu'Alechinsky travaille, oui, mais l'esprit, le regard, et les mains, la gauche comme la droite, ne sont jamais au repos, où qu'il aille. L'endroit importe moins que ce qui l'habite . Un détail anodin du lieu, la conjonction d'heureux hasards et de reliefs animés supplantent la localisation géographique. De l'été passé dans sa maison de Provence, il ramène une douzaine de peintures sur papier. De la petite chambre prêtée autrefois par Elisa Breton à Saint-Cirq-Lapopie sortirent dix-huit papiers Japon, assemblés ensuite sur toile à Bougival. Je n'avais qu'une boîte d'aquarelles et un pinceau, la table était si petite que je devais faire glisser le papier de haut en bas. Bien sûr, je regardais par la fenêtre, mais j'étais ailleurs. L'emblématique «Central Park» de 1965, avec les premières remarques marginales, est né d'une rencontre - celle de Walasse Ting, qui lui prêtait son atelier à New York - autant que des étangs qui évident le parc aux écureuils. Et c'est d'une photographie prise à Belle-Ile, là où Monet peignit «Les Aiguilles», confrontée ensuite dans l'atelier au souvenir des roches du Ryôan-ji, à Kyoto, qu'en une dizaine de peintures Alechinsky joignit, bout à bout, l'Orient et l'Occident de son itinéraire. Voyage pictural toujours imprévisible, comme une longue course à travers les steppes.

ALAIN DELAUNOIS

De Cobra au Jeu de Paume

Pierre Alechinsky est né à Bruxelles en 1927. Il réalise ses premières eaux-fortes en 1947-1948 et devient membre du groupe Jeune Peinture belge. Il se lie d'amitié avec Olivier Strebelle, Jean Raine, Luc de Heusch, Pol Bury. En mars 1949, il rencontre Christian Dotremont, lors de la première exposition Cobra. Tandis que Dotremont active Cobra depuis le 10, rue de la Paille, Alechinsky crée les ateliers du Marais, qui s'ouvrent également à toutes les expérimentations Cobra et aux artistes du groupe: Asger Jorn, Karel Appel, Corneille... Il prépare en 1951 à Liège la dernière exposition Cobra avant sa dissolution.

Alechinsky s'installe peu après à Paris, où il fréquente l'Atelier 17 de S. W. Hayter, revoit Jorn et Dotremont. En 1955, il se rend au Japon où il tourne un film sur les calligraphes japonais. Début des années 60, il inaugure des «Peintures à quatre mains» avec le peintre chinois Walasse Ting, qui se poursuivront par après avec des «Dessins-mots» et des peintures-logogrammes avec Dotremont, des «Encres à deux pinceaux» avec Appel. En 1965-1966, il séjourne à New York et découvre avec Ting la peinture à l'acrylique sur papier: il y peint «Central Park», étape-charnière dans son travail. Elle ouvre une longue série de peintures à image centrale, ceinturée de plus petites «remarques marginales». En 1987, il fait l'objet d'une rétrospective au Guggenheim de New York. A l'occasion de ses septante ans, il expose l'an dernier au Salon d'art à Bruxelles. Et, dès ce 15septembre, il sera l'hôte de la galerie nationale du Jeu de Paume à Paris, pour une rétrospective préparée par Abadie.

A. Ds