LIV ULLMANN,UN FESTIVAL A ELLE SEULE

LIV ULLMANN, UN FESTIVAL À ELLE SEULE

Le Festival de Bruxelles ouvre ses portes ce soir. Sa reine sera Liv Ullmann. Interview d'une comédienne devenue réalisatrice.

Pour sa XXe édition, le festival a décidé de rendre hommage à la grande actrice scandinave Liv Ullmann. Prestigieuse ambassadrice de l'Unicef (elle parlera aux Bruxellois de son engagement pour les femmes et les enfants), l'actrice fétiche d'Ingmar Bergman, de «Persona» à «Sonate d'automne», sera également présente dans notre capitale pour assister, au musée du Cinéma, à la rétrospective de sa carrière toute en nuance et en richesse, fécondée par la magie de Bergman avec lequel elle a encore de nombreux contacts. Elle défendra aussi son premier film de réalisatrice, «Sofie».

À 53 ans, Liv Ullmann est passée derrière la caméra et signe un premier long métrage d'une grande sensibilité, «Sofie». Dans ce film, Liv raconte la vie d'une jeune femme juive (Karen-Lise Mynster), des premiers émois amoureux à sa vie d'épouse, de mère et de femme seule. L'action se situe dans une petite ville du Danemark entre la fin du XIXe siècle et le début de la Grande Guerre et on ne peut nier l'influence «bergmanienne» qui parfume le film.

De cette première expérience de cinéaste, Liv Ullmann affirme: Je me suis longtemps demandé pourquoi je passais à la réalisation! Avant, je me contentais d'écrire et j'étais très heureuse de ces moments d'écriture pure (Liv a publié «Changing» en 1976 et «Choix» en 1984). Par contre, je commençais à avoir une certaine lassitude vis-à-vis du métier de comédienne. Des producteurs m'ont envoyé le roman de l'écrivain danois Henri Nathansen, «Mendel Philipsen et fils», et ils m'ont demandé d'en tirer un scénario. Ce n'est qu'après ce travail qu'ils m'ont incitée à le réaliser moi-même. En fait, c'est le sujet qui m'a choisie et non l'inverse!

MONTRER

OÙ LES BOMBES TOMBENT

La plupart des films, continue Liv, montrent des bateaux qui lancent des missiles. Moi, je veux comprendre ce qui se passe là où la bombe tombe et tue. Que font les petites gens, les Juifs, les Kurdes, les Cambodgiens et les gens de l'ex-Yougoslavie pris dans une tragédie qui les dépasse? C'est de ça aussi que je traite dans mon film. Avec «Sofie», j'ai voulu prendre le public sur mes genoux et lui conter une histoire comme ma grand-mère le faisait quand j'étais enfant.

Quand on voit «Sofie», on pense inévitablement à Bergman. Liv avoue sans détour que l'influence existe.

Il serait ridicule d'oublier tout ce que j'ai appris d'Ingmar Bergman, car j'ai fait dix films avec lui. Mais je ne suis pas de la même génération que lui, ni du... même sexe! Nous sommes très différents. De plus j'ai tourné avec beaucoup d'autres metteurs en scène. Avec le recul, je sais qu'on apprend également beaucoup des mauvais cinéastes car ils enseignent... ce qu'il ne faut pas faire: gommer la sensibilité des acteurs, par exemple.

«Sofie» est donc le résultat de 50 ans de ma vie de femme et de 35 ans de carrière de comédienne.

Pour réussir un film, je pense qu'il faut bien s'entourer. J'avais un remarquable chef opérateur, le Suédois Jorgen Persson. La première semaine de tournage fut un peu tendue car Jorgen n'avait jamais travaillé avec une femme. Mais je ne me suis pas laissé écraser et l'harmonie s'est faite.

Dans «Sofie», Liv Ullmann dépeint en petites touches et avec un humour délicat la communauté juive à travers le portrait touchant d'une famille peuplée d'un père et d'une mère amoureux comme au premier jour, de vieilles tantes tendrement puritaines. Mais Liv revendique l'universalité de son histoire.

«Sofie» parle d'êtres humains qui se touchent, qui sourient, qui pleurent. De nous! L'important n'est pas que les personnages soient juifs mais qu'ils aient des traditions et des valeurs. Qu'ils prouvent l'attachement vital à leurs racines.

On ne doit jamais oublier d'où l'on vient! C'est ça le fil rouge de mon film. C'est aussi une des choses essentielles dans ma vie.

Moi, je suis chrétienne mais j'ai beaucoup d'amis juifs et je suis mariée à un Juif. Je ne voulais pas que mon film soit le regard d'une chrétienne sur le monde juif.

Si j'aborde le «problème» des Juifs, qui ont souffert des holocaustes ignobles que l'humain commet, c'est pour mieux atteindre une universalité et faire prendre conscience aux spectateurs des autres minorités toujours persécutés à l'heure actuelle. Songez à ce qui se passe en Yougoslavie...

«LAISSEZ PARLER

LES FEMMES!»

Un autre aspect de «Sofie», fortement évoqué par Ullmann, est l'impact de la famille et la position de femme dans la société. Un point de vue auquel l'actrice-réalisatrice tient beaucoup.

Il est important que la voix des femmes soit entendue. Laissons parler les émotions, la voix du coeur et des sentiments et ne cherchons pas toujours à briller uniquement par notre intelligence. Pensons aux générations futures plutôt qu'à la prochaine réunion d'affaires! La voix patriarcale a été trop loin.

Nous devons êtres fières d'être ce que nous sommes: indépendantes. Les femmes de 1993 sont aussi fortes qu'hier, mais les médias dictent à travers la pub et les films... ce que nous devons être. Cela nous complexe, nous affaiblit, et je dis non à ça. Regardez-moi. Avoir réalisé un film m'a apporté des... kilos! En effet, pour me tenir éveillée dans la salle de montage, je mangeais du chocolat. Cela m'a donné de merveilleux bras pour serrer mon petit-fils!

FABIENNE BRADFER

Liv Ullmann sera au musée du Cinéma, le 24 janvier, à 18 h 15, avant la projection de «La Honte»; ensuite, elle présentera son film «Sofie», à 20 heures, sur scène du palais des Congrès (salle Albert).