LIVRE « Dictionnaire des révélations » Comment regarder sous les jupes de l'histoire

LIVRE « Dictionnaire des révélations » Comment regarder sous les jupes de l'histoire

Des dictionnaires, il en est de tout poids et pour tous les usages. Mais fort peu ressemblent au « Dictionnaire des révélations historiques et contemporaines », produit de deux cervelles facétieuses très attirées par les marges. On veut parler de l'historien Guy Bechtel et de l'écrivain, scénariste et parolier Jean-Claude Carrière. Renversant dans tous les sens du terme, ce dico pince-sans-rire fait suite au « Dictionnaire de la bêtise » et au « Livre des bizarres » qui ont eu l'honneur, voici quelques années, de se voir republiés dans la giboyeuse collection « Bouquins ».

Si vous êtes disposé à reconnaître que l'argent est un meilleur euphorisant que la camomille, que les Belges commandent à toute l'Europe sans s'en rendre compte et que le chômage comporte de multiples avantages (le moindre n'étant pas qu'il permet une extraordinaire diminution des accidents du travail), alors il ne vous reste plus qu'à suivre Bechtel et Carrière sur la voie oblique qu'ils se sont tracée.

Allusion aux vieux répertoires de jadis, le titre de leur ouvrage est à rallonge (1). D'un point de vue littéraire, le « Dictionnaire de la bêtise » est l'équivalent d'un cabinet de curiosités.

Nous avons beaucoup lu de ces séries de « curiosités » qui paraissaient en France au siècle dernier , précisent nos dynamiteurs . Nous y avons appris à présenter les lieux communs sous une forme décapante. L'esprit est délibérement celui de Flaubert qui aurait été ravi de travailler avec nous. Dans l'adaptation de « Bouvard et Pécuchet » que j'ai faite pour la télévision, j'imagine les deux compères décidés à recopier les phrases bêtes qu'ils ont proférées. Ils anticipent sur notre action, même s'ils n'ont pas le même esprit surréaliste que nous !

Faut-il croire que la méthode de Bechtel-Carrière a d'intenses visées subversives ?

Nous aimons à regarder sous les jupes de l'histoire, nous aimons inverser les choses. Affirmer le contraire de quelque proposition que ce soit ne nous paraît pas entièrement absurde. Loin de vouloir nous ériger en esprits supérieurs, nous avons tendance à faire l'éloge de la bêtise. Sans elle, l'intelligence ne pourrait exister. C'est que la bêtise est très révélatrice. Quand la guerre mondiale se déclencha en été 14, la plus célèbre pythonisse de Paris déclara que les Français entreraient à Berlin le 15 septembre et feraient retour à Paris le 24 décembre ! Ce genre de bêtise en dit long sur l'état d'esprit de nos soldats à l'époque .

DES COURS DE BÊTISE

D'où la proposition d'instaurer des cours de bêtise. Bechtel et Carrière se disent prêts à en donner gracieusement !

Que l'on ait affirmé que le métro ne marcherait jamais, que le voyage en train favorisait les fluxions de poitrine, que la Tour Eiffel était le plus horrible des monuments, que Racine passerait comme le café, que Picasso ne savait pas peindre ou qu'Einstein ne connaissait rien aux mathématiques, dans tous les cas se vérifie la sentence d'Alain : la vérité commence par l'erreur. Rappeler les grandes erreurs du passé est un moyen pour nous de montrer comment fonctionne l'histoire de la pensée.

L'exactitude ou la fausseté d'une proposition dépendent souvent du point de vue où l'on se place.

C'est un iceberg qui a coulé le Titanic, nous dit-on. On oublie que le contraire est aussi vrai : le Titanic a coulé un iceberg sur lequel se trouvaient probablement des ours polaires à la dérive. Personne ne s'en est jamais soucié ! Colomb a découvert l'Amérique, affirme-t-on. Mais on ne peut discuter le fait que les Indiens qu'il a ramenés dans ses caravelles ont découvert l'Europe ! Tenu pour l'ennemi public numéro 1, Al Capone a réellement fourni beaucoup de travail à des camionneurs, des distillateurs et des entraîneuses.

Bechtel et Carrière vont au-delà de ce premier niveau de subversion drolatique. Prenant des libertés avec la science, ils s'abandonnent à l'imagination, ils flirtent avec le mensonge.

D'un mensonge, nous prétendons tirer une vérité supplémentaire. Nous partons du principe qu'aucun rêve n'est faux et que toute réalité est discutable. Notre grand ancêtre se nomme Jonathan Swift. Voilà pourquoi il nous arrive, en douce, de cultiver la perfidie. Prenez dans notre ouvrage l'article « géographie ». Les géographes, écrivons-nous, ont toujours choisi les noms des pays en fonction de celui des habitants : la France est le pays des Français, l'Argentine, celui des Argentins. Il y a une exception pourtant : le Tibet est aujourd'hui le pays des Chinois.

En consultant ce bienfaisant « dictionnaire des révélations », on pensera que Candide a encore de beaux jours devant lui et que la meilleure des philosophies est encore celle de l'enfant du conte de fée qui osait proclamer à la face des courtisans que le roi est tout nu.

MICHEL GRODENT

Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, « Dictionnaire des révélations historiques et contemporaines contenant des paradoxes sociaux et politiques, des errata de l'histoire, des inventions osées, des doutes, des secrets, des prédictions sur le passé comme sur l'avenir avec des élucubrations, des silences, du vrai, du faux, de l'entre-deux et ici et là quelques balivernes », Plon, 324 pp., 850 F. (21,07€ ).