LORENZACCIO COMME UN FAIT DIVERS PASOLINIEN

Spectacle «impur et anachronique» sur FR 3

«Lorenzaccio» comme un «fait divers pasolinien»

C'est la pièce-culte du metteur en scène Georges Lavaudant: depuis quinze ans, il a monté trois fois «Lorenzaccio». La première, c'était en 1973 à Grenoble, la seconde en 1975 toujours à Grenoble. Dans les deux cas, le rôle-titre était tenu par Ariel Garcia-Valdès.

En 1989, Lavaudant récidive, cette fois à la Comédie française et confie l'emploi du Florentin à Redjep Mitrovidsa, ancien élève d'Antoine Vitez qui fait ainsi son entrée dans la troupe nationale. Et subjugue une critique et un public enthousiastes. C'est cette dernière version qui est proposée ce soir, par la Sept, via FR 3.

Musset avait voulu voir dans le personnage qu'il avait créé, un jeune homme épris de justice qui veut mettre fin à la vie d'Alexandre de Medicis, tyran de Florence et empereur de la débauche.

Les idées républicaines de Lorenzo (qui deviendra Lorenzaccio quand les Florentins le mépriseront assez pour lui donner ce diminutif) l'avait incité à se mêler à l'intimité d'Alexandre pour le tuer et établir dans la ville un gouvernement juste et propre. Lorenzo accompagnera donc Alexandre dans sa débauche jusqu'à perdre l'objectif de son action et à ne plus vouloir l'accomplir que comme une sauvegarde personnelle.

Lavaudant a vu un tout autre Lorenzaccio et s'en explique: Quinze ans séparent ma première mise en scène de celle-ci. C'est suffisant pour que les problèmes d'esthétique et politique changent. Au début des années 70, le terrorisme, le meurtre politique était tout à fait d'actualité. C'était l'époque des Brigades rouges en Italie. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas et j'ai tendance à voir le meurtre du duc par Lorenzo sous l'angle du fait divers. Un fait divers pasolinien, sur fond de rituels et d'homosexualité. J'ai le sentiment qu'il y a chez le duc un désir de mort, un désir de se faire tuer par Lorenzo. Le sens politique du meurtre s'efface derrière sa charge sentimentale.

Et il est vrai qu'on est au premier abord dérouté par ce Lorenzo, qui pourrait faire partie d'une certaine jeunesse dorée qui sévissait avec cynisme au début de la décennie et qui a précédé la génération des «golden boys» gagneurs.

Il y a quelque chose de malsain, de presque vulgaire dans le comportement du personnage, surtout au début du spectacle. Une vulgarité que Lavaudant n'ignore pas: Comme je n'ai pas envie aujourd'hui, confirme-t-il, de privilégier l'aspect politique de la pièce, j'ai cherché une autre impulsion à mon travail, en m'apppuyant sur cette irrévérence des jeunes contre les vieillards. Mais, dans tout cela, il y a quelque chose de minable: la vie est minable, les fêtes sont minables. Cet aspect minable, je le revendique. Et d'ajouter: Avec cette mise en scène de Lorenzaccio j'ai voulu faire un spectacle très impur, avec des anachronismes, des mélanges de genre et de style. Du sérieux et du bouffon, du lyrisme et du sordide. Quelque chose de baroque et de dérisoire. La beauté peut aussi naître du dérisoire.

C'est peut-être ce mélange-là qu'on se sent parfois en porte à faux avec ce Lorenzaccio qui a, en revanche des moments extrêmement intenses. En particulier celui de la confession déchirante de Lorenzo de son désir perverti de tuer Alexandre.

Pour la première fois le spectacle a été réalisé en «télévision haute définition». Un procédé qui devrait dans l'avenir nous donner des images d'une qualité exceptionnelle. Mais qu'on ne peut perçevoir sur les récepteurs actuels qui condamnent toujours certains éclairages de pénombre.

JACQUELINE BEAULIEU

FR 3, 21 heures.