Harpman déboulonne ses héros du socle de nos souvenirs

Depuis quelques années, Jacqueline Harpman s'amuse avec sa bibliographie. Elle fait des clins d'oeil à son oeuvre, au fil de ses livres ; invite dans un roman le titre d'un autre. Et s'y glisse même. Incognito.

Un pas plus loin, voici Du côté d'Ostende. Où les héros de La plage d'Ostende ont vieilli. Trahison !, Emilienne est morte. Emilienne, oui, la jeune belle qui tend ses filets autour du peintre Léopold, entre Genval, Bruxelles et la côte, dans ce grand roman, ce chef-d'oeuvre, souvenir impérissable dans la mémoire de bien des lecteurs.

Le nouveau titre nous réinstalle dans le monde de l'ancien. Avec une élégance de plume parfaite, endiablée. À la Harpman.

Les années ont passé. Léopold est mort depuis longtemps. Emilienne aurait bien voulu le suivre aussitôt mais a dû attendre d'être vieille pour y avoir droit. « Je ne mourrai donc jamais ! », avait-elle coutume d'assener. Blandine, femme de Léopold, a aussi disparu du paysage. Restent quelques survivants.

Dont Henri, aux commandes du récit. Henri qui fut le dernier complice d'Emilienne. Elle lui a confié ses carnets, avant de mourir. Il les a lus en une nuit et l'envie de se confier par écrit l'a gagné. Revanche de personnage secondaire, jadis courtisé par ces dames avides d'hommes seuls pour leurs plans de table.

« Il ne m'est pas arrivé grand-chose, confie-t-il en chauffant sa plume, résolu à se dévoiler sur papier, mais une vie n'est pas que son histoire, ou bien il suffirait de dire qu'une jeune femme ambitieuse a été pendant trente ans la maîtresse d'un peintre célèbre : c'est l'émotion qu'on y met qui lui donne son poids. » Et de confidence en confidence, Harpman nous mène où elle sait, entre vie et crime, échec et superbe, excellence et quotidienneté.

C'est charmant, délié, emballant. Mais il est des suites qu'on ne veut pas connaître. Harpman n'en a cure. Maîtresse de ses envies et de son récit, elle parjure avec délectation, déstabilisant ses héros, les déboulonnant du socle de nos souvenirs.

Heureusement, l'héroïne de La plage d'Ostende n'en saura rien. « Emilienne est morte hier, à la fin de l'après-midi », consigne en effet le début de Du côté d'Ostende - comme en écho à L'étranger de Camus.

Elle est morte, et Jacqueline Harpman nous le fait oublier la ligne d'après. Quand Henri, l'évoquant, lui rend vie.

La romancière nous tient ici dans son cercle. En amis de la famille. Elle joue une note de plus, nous tend une flûte de champagne. Une pièce au puzzle de son oeuvre. Clé espiègle pour y pénétrer. Par effraction.

Jacqueline Harpman sera à la Foire les jeudi 16, samedi 18 et dimanche 19 février.

Sur le même sujet
Littérature