YVONNE PRINTEMPS,UN ROSSIGNOL INFERNAL

LE 7 juin 1908, une gamine de quatorze ans, qui s'appelle Yvonne Wigniolle, crée sur la scène de La Cigale, à Paris, la revue «Nue Cocotte». Née sous le signe du Lion, elle a les yeux bleus, le nez un peu fort et le menton en poire. Sur le programme, son nom figure aux côtés de ceux d'Eugène Gabin (le père de Jean) et Maurice Chevalier.

Le destin est souvent capricieux, mais quand il se décide à battre le rappel, il crée des situations idéales. Yvonne est une petite paysanne d'Ermont, en bordure de la forêt de Montmorency. Elle aime se déguiser et chanter. Premier signe du destin: à Ermont, elle est remarquée par une chanteuse à la mode, Marie Marville, compagne de Paul-Louis Flers, un revuiste qui remplit les salles.

L'époque est à la gouaille. Yvette Guilbert triomphe dans «Madame Arthur». Le public adore Pauline Polaire, l'amie de la sensuelle Colette. En 1908, Lucien Guitry a quarante-huit ans et son fils Sacha vingt-trois. Si le premier est célèbre, le second commence à faire des étincelles. Quant à la grande Sarah Bern-hardt, à soixante-quatre ans, elle ne peut se résoudre à être sur le déclin; sa notoriété demeure d'ailleurs immense.

La jeune Yvonne trouble son entourage. Elle a cependant grandit trop vite et sa poitrine est peu développée. Tout ceci n'empêche pas Maurice Chevalier de la trouver déjà désirable: «Elle a, s'écrie-t-il, des yeux et une bouche à damner tous les saints de Ménilmontant!»

Un cauchemar

Dans les coulisses, on la trouve gaie et courageuse - un vrai printemps! Le mot est lancé; il fera sa fortune. Beaucoup plus tard, dans un restaurant, sur la route de Lyon à Genève, ont déjeuné, à quelques heures d'intervalle, le couple Fresnay-Printemps et le général de Gaulle. Dans le livre d'or de l'auberge, sous la large signature de la comédienne, le général a écrit: «Après le printemps, l'automne. Charles de Gaulle».

Mais la petite Yvonne connaîtra aussi les quatre saisons de la vie. Elle pourra dire, un jour, comme Calderon de la Barca: «Qu'est-ce que la vie? Un délire, une ombre, une illusion, un songe!». Et beaucoup d'hommes qui approcheront le petit rossignol d'Ermont devenu une femme impérieuse, instable et vindicative, songeront qu'elle n'est pas loin d'être un cauchemar. Elle sera parmi celles dont parlait Tolstoï: «Quand j'aurai un pied dans la tombe, assurait-il, je dirai la vérité au sujet des femmes. Quand je l'aurai dite, je sauterai dans mon cercueil, rabattrai le couvercle sur moi et dirai: Maintenant, faites ce que vous voudrez».

Certes, Tolstoï avait eu tort de généraliser, et sans doute n'était-il pas fait pour un combat à armes égales. Pas plus que Pierre Fresnay qui n'eut pas la force de caractère de ramener Yvonne Printemps à la raison. Invectivé sur le tard à longueur de journée, il succomba. Mais pouvait-il en être autrement sous la coupe de celle qui avait chanté dans «L'Amour masqué»: «Mon Dieu, que c'est bête, les hommes!».

A l'ombre de Sacha

Notre consoeur Karine Ciupa, du Figaro-Magazine, s'est donc chargée de raconter la vie d'Yvonne Printemps pour la collection au titre charmant: «Elle était une fois» (1) où l'on a déjà pu épingler notamment Kiki de Montparnasse, Clara Schumann, la comtesse de Ségur, Ninon de Lenclos, Julia Talma et Alma Mahler dont Françoise Giroud a fait un gros succès.

La biographie d'Yvonne Printemps est plutôt un poids lourd: près de quatre cents pages pour raconter des amours tumultueuses, mais aussi toute une époque de l'histoire du théâtre, tout un pan de la vie parisienne avant et après la Seconde Guerre mondiale. Karine Ciupa ne fait jamais oublier qu'elle est journaliste; c'est dire que son livre abonde en détails inédits, en touches vives et en contrastes colorés.

Elle maîtrise parfaitement les périodes denses et agitées de la vie de l'indomptable Yvonne avec Sacha Guitry puis avec Pierre Fresnay. Le bilan n'est pas mince avec le disert Sacha: trente-quatre créations sur mesure pour le rossignol qui joue si bien la comédie. Sacha est déjà marié, mais quelle importance! Il est amoureux. Et la chère Yvonne tient en lui un amant, un père et le puissant «moteur» de sa carrière.

La tortue de Guynemer

Ce que l'on sait moins, c'est que la jeune femme a eu, au début de la Grande Guerre, un soupirant inattendu: Georges Guynemer (1894-1917), commandant l'escadrille des «Cigognes» titulaire de ciquante-quatre victoires lorsqu'il fut abattu. On imagine mal ce personnage de légende avec la frivole chanteuse. Il est «pâle comme un ange du Greco», dit Cocteau. Silencieux, sobre et distant, il retrouve dans les yeux d'Yvonne l'azur de ses combats.

Karine Ciupa écrit que «l'huile, l'essence, le métal et les bruits du moteur sont à Guynemer ce que les coulisses, les escaliers étroits et la poussière des théâtres sont à la petite Printemps». Il est vrai que tous deux ont chèrement conquis ce qu'ils désiraient. Leur liaison dura une dizaine de mois. Il ne restera à peu près rien de leur amour, pas une lettre, mais une tortue de mer aux écailles ambrées et tachetées, don de l'aviateur que la comédienne conservera comme s'il s'agissait d'un objet magique.

L'Heure bleue

Un parfum accompagnera Yvonne Printemps toute sa vie: «L'Heure bleue» créé par Jacques Guercain en 1912. Mme Ciupa en a fait le sous-titre de sa biographie. Ce parfum est composé des fragrances de jasmin, d'héliotrope et d'iris, de rose de Bulgarie et d'herbes de Saint-Jean.

Mais l'heure n'est bleue pour l'ensorcelante Yvonne que lorsqu'elle chante. «Elle a avalé des oiseaux» proclame Anna de Noailles, et la cantatrice Melba s'inquiète: «Ne chantez pas ainsi tous les soirs, vous allez en mourir: votre coeur ne tiendra pas...». La vedette tient bon - et Colette la définit telle une «incurable et ravissante adolescente».

Le temps cependant fait son oeuvre, et le rossignol blanchit. Le couple Printemps-Fresnay s'étourdit volontiers; l'alcool n'est pas étranger à ses vertiges. Les années de guerre troublent Fresnay qui poursuit sa carrière sous l'occupation. On le lui reprochera. Mais les invectives de sa compagne seront à la fin plus lourdes à supporter. Elle le nargue et le déprécie. Elle arrive au théâtre en claironnant: «Je viens de tromper Fresnay!». Il est las de ses harcèlements, mais elle reste la femme de sa vie.

Douloureux esclavage qui s'achève le 9 janvier 1975: Fresnay, miné par l'alcool, meurt à l'hôpital Américain. On s'inquiète de l'aspect congestionné et rougi du visage du mort. «Vous n'avez rien compris, s'écrie la veuve. Ces marques sont celles de mes baisers...»

Elle s'en ira à son tour le 18 janvier 1977, après des jours de furie et de désolation. Dans le petit dictionnaire, Pierre Fresnay, «comédien fin et racé» figure en bonne place. Yvonne est absente. On ne trouve que «Le Printemps» de Botticelli. Mais, sous la pierre tombale, ils reposent ensemble, avec, comme rideau de scène, les feuilles mortes.

PAUL CASO.

(1) Robert Laffont éditeur. 383 pages et un cahier d'illustrations. Prix: 666 F.