Mains coupées au Congo

Mains coupées au Congo JEAN-CLAUDE BROCHÉ, médiateur du «Soir»

L'hospitalité de nos pages «Monde» me permet d'évoquer vos nombreux commentaires sur notre relation de la conférence de Durban et plus particulièrement sur la légende d'une photo publiée dans nos éditions des 8-9 septembre. Ce cliché de 1905 montrait deux Congolais exhibant des moignons et la légende attribuait au colonisateur belge ce qui fut appelé le «scandale des mains coupées» ou «le scandale du caoutchouc rouge».

Ma consoeur Colette Braeckman m'explique que la presse britannique et américaine menait alors campagne contre l'Etat indépendant du Congo, propriété de Léopold II, campagne qui se solda d'ailleurs par la cession de l'EIC à la Belgique. Elle relève que cette campagne fait encore des vagues aujourd'hui: la photo litigieuse fut republiée par l'écrivain américain Adam Hotschkild dans «Les fantômes du roi Léopold» et largement distribuée dans les couloirs de la conférence de Durban.

Quand manque le temps

de bien peser chaque mot

Comme le souligne M. Jean Nézer, de Forest, il était inexact d'évoquer en légende le colonialisme belge.

Il aurait fallu «parler» de mercenaires souvent belges car l'Etat indépendant du Congo ne dépendait pas de nos autorités, mais appartenait, à titre personnel, au roi Léopold II. Celui-ci, ainsi que le rappelle l'historien Jean Stengers, tenait beaucoup à ce que les ressources tirées du Congo le remboursent des investissements consentis sur sa cassette personnelle. Dans les premiers temps, c'est la cueillette du caoutchouc qui assura l'essentiel de ces profits. Le Roi, qui ne se rendit jamais en Afrique, avait confié la «mise en valeur» ou l'exploitation du Congo à des Belges, mais aussi à des individus recrutés à travers toute l'Europe et qui n'étaient guère regardants sur les moyens de contraindre les indigènes. C'est ainsi qu'ils confièrent à des soldats africains sous leurs ordres le soin de rattraper les fuyards, de mater les révoltes, de surveiller des territoires immenses. Pour éviter que ces supplétifs ne gaspillent leurs munitions en pratiquant la chasse, les Blancs leur auraient ordonné de prouver que les balles avaient bel et bien été utilisées pour tuer des humains. La preuve exigée étant une main coupée!

Comme les enfants mutilés de la photo sont bien vivants, il ne peut s'agir de cela et notre illustration, pêchée sur un site antiesclavagiste britannique par un de nos journalistes à Bruxelles (et pas, bien sûr, par notre envoyée spéciale à Durban), est peut-être à bon droit dénoncée par M. et Mme Van Bost, lecteurs des Pays-Bas, qui identifient même («Mola et Yoka») les enfants et nous assurent qu'il est prouvé que leurs amputations furent accidentelles, l'une suite à une gangrène et l'autre suite à un accident de chasse.

Mme Tasseroul, de Jambes, affirme, elle, qu'il s'agissait de lépreux et qu'on montrait jadis ce document sur cette maladie dans les écoles.

M. Libotte, de Laeken, citant aussi Jean Stengers («Congo, mythe et réalités») affirme qu'une commission internationale d'enquête... de 1905 a démenti les accusations britanniques.

M. Graillet, de Liège, nous dit que la photo a été prise par des Belges en témoignage de ces horreurs perpétrées près des chutes Stanley par... les esclavagistes arabes du marchand Tippo-Tip! Enfin, M. Glibert, de Watermael-Boitsfort, est plus que sceptique: il nous rappelle la folle rumeur des «mains d'enfants belges coupées par l'occupant allemand en 14-18».

Sans doute aurait-il été plus judicieux d'écrire en légende «Indigènes martyrisés par les premiers exploitants européens du Congo ou amputés pour des raisons médicales? La première version a été reprise à Durban». Mais comme il est facile de se retrancher derrière points d'interrogation ou conditionnels et de rerédiger le journal «à froid» bien après de bouillantes éditions...