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Maintenant, je m'y mets !

Temps de lecture: 6 min

Il y a les prévoyants et les retardataires. D'un côté, ceux qui s'organisent et planifient, de l'autre, ceux qui improvisent et font tout à la dernière minute. L'important n'est-il pas que la tâche soit terminée ? Seulement voilà. Pour certains, c'est trop tard. Pour d'autres, le retard envahit des pans entiers de l'existence.

Épuisés de ne pas pouvoir être dans l'action, ils ne réussissent pas à bien faire les choses ni à les aboutir. À moins que ce ne soit la difficulté à commencer quoi que ce soit...

Le comportement qui consiste à enchaîner les retards, à accumuler les projets non aboutis, bref à se compliquer sérieusement la vie porte un nom : la procrastination, terme relatif à la psychologie. Le « retardataire chronique », appelé procrastinateur, n'arrive pas à se « mettre au travail », surtout lorsque ça ne lui procure pas de gratification immédiate.

La procrastination est un symptôme. Elle peut correspondre à une dépression, une fatigue, un trouble psychique sous-jacent. À ne pas confondre avec le simple fait de remettre au lendemain des tâches rébarbatives, sentiment que nous connaissons tous !

Pour parler de maladie, il faut une réelle souffrance du patient dans sa vie personnelle, familiale et professionnelle, explique le Dr Pierre Oswald, psychiatre à l'hôpital Erasme. Trop de gens se reconnaissent dans la procrastination alors que leur comportement n'est pas réellement associé à une souffrance. Il faut réserver le terme de procrastination à une tendance pathologique qu'ont certaines personnes à vouloir tout remettre au lendemain. Quoi de plus normal que de repousser à plus tard des choses désagréables à effectuer. La véritable procrastination en tant que symptôme consiste à quasiment remettre la plupart des tâches à plus tard, parfois des choses agréables.

Symptôme d'un mal-être intérieur

D'un point de vue psychiatrique, on retrouve la procrastination dans les troubles dépressifs et anxieux. Accumuler des retards peut être une stratégie qui évite d'affronter certaines peurs et angoisses majeures, explique le Dr Pierre Oswald. Par exemple, une peur de l'échec que l'on voit beaucoup chez les anxieux et les dépressifs. L'échec est souvent ressenti très douloureusement par ce type de patient qui a déjà très peu confiance en lui et qui a du mal à se dire qu'il a de la valeur sans produire quelque chose. Le fait de se retrouver devant un éventuel échec le paralyse, le fait fuir. Il y a aussi, parfois, une peur de la réussite. Le patient peut se dire que s'il réussit telle action, il va s'attirer des jalousies. Le regard des autres va changer et cela risque de déstabiliser sa situation et l'image qu'il a de lui, poursuit Pierre Oswald.

Autre trouble psychiatrique, le TDAH (Trouble déficitaire de l'attention / hyperactivité) ou hyperkinétisme se caractérise fréquemment par de la procrastination. L'hyperactif procrastine beaucoup. Il a tendance à toujours rechercher une gratification immédiate. Ainsi, lorsqu'il est confronté à une tâche qui demande un effort soutenu ou qu'il associe à une source d'ennui, il préférera l'éviter et la reporter au lendemain. Et lorsqu'un patient hyperactif reporte « au lendemain », c'est souvent synonyme des calendes grecques !

Quel que soit le cas de figure, le socle de la procrastination est toujours le même : la crainte pathologique de se confronter à l'action à entreprendre.

On guérit !

Que ce soit pour la dépression, le trouble anxieux ou l'hyperactivité, il existe des médicaments relativement efficaces qui vont réguler certains des symptômes et, entre autres, la procrastination. Mais cela ne suffit pas. Il y a un travail à faire sur soi. Pour améliorer l'estime de soi, la démarche thérapeutique devrait aider le patient à reprendre confiance en lui, à pouvoir se dire qu'il est capable de faire une action, de la réussir et, qu'à la limite, un échec ne doit pas être perçu comme une remise en cause totale de son fonctionnement en tant que personne. Bref, il s'agit de lui apprendre à mieux appréhender cette angoisse de l'échec. L'aider à être plus à l'écoute de ses désirs et le convaincre que ce qu'il entame n'est pas d'office voué à l'échec. Enfin, apprendre, avec le patient, à organiser son temps, à planifier sa journée : le coaching peut être très efficace.

Le procrastinateur pathologique est loin d'être désinvolte ou paresseux. Au contraire. Il est extrêmement anxieux et vit très douloureusement le fait qu'il remet toujours au lendemain ce qu'il a à entreprendre. Il s'agit de bien lui faire comprendre que, une fois l'action terminée, il pourra s'offrir un moment de respiration bien mérité ! Ce type d'aide comportementale peut passer par des conseils tout simples, de type psycho-éducatifs.

Exemple : avoir tous les jours dans sa cuisine un tableau où on indique toutes les contraintes de la journée. Le lire tous les matins. Chaque action terminée, on la barre - avec délectation ! - sur le tableau. Une fois que toutes les actions figurant sur le tableau sont effectuées, ne pas hésiter à instaurer un système de récompense en s'offrant une journée de repos, un CD ou un bon resto (et pour l'enfant, une confiserie, un livre, un cadeau... ) ! On renforcera ainsi notre capacité à finaliser nos plans !

Nous vivons dans une société où la satisfaction du plaisir immédiat devient la règle. Néanmoins, nous reconnaissons de plus en plus le TDAH chez les enfants et les adultes. On en parle et c'est tant mieux. Pendant longtemps, on a associé la procrastination à la paresse, remarque Pierre Oswald. Alors que, réellement, elle traduit un comportement qui, s'il est bien diagnostiqué, est pathologique et fait partie d'un trouble bien précis en psychiatrie. Il ne s'agit pas de la faute du patient mais plutôt d'un mode de fonctionnement qu'il peut améliorer. On peut réellement améliorer avec l'aide du patient sa procrastination sans la considérer comme étant un trait de caractère inguérissable. Ce n'est pas une fatalité. Réconfortant, non ?

Infos

Le Dr Pierre Oswald a développé à l'hôpital Erasme, en collaboration avec l'association TDAH Belgique, des séances de psycho-éducation destinées aux adultes qui présentent un TDAH dont la procrastination fait partie. Travail en groupe, à raison d'une séance par semaine pendant six semaines.

Association TDAH Belgique, 24 rue de la Glacière, 1060 Bruxelles. T. 0484 17 77 08 (les jeudis de 10 h à 16 h hors vacances scolaires).

Encadré

Hommes, femmes : égaux devant la procrastination ?

Selon le docteur Pierre Oswald, il ne semble pas y avoir de différence dans la fréquence de procrastination entre les hommes et les femmes. Par contre, les femmes sont soumises dans notre société à la gestion obligatoire de plusieurs domaines : vie professionnelle, vie familiale... Ce qui est moins le cas pour l'homme, qui a plus tendance à être « monotâche », c'est-à-dire à s'investir dans une seule activité, souvent professionnelle. Cette situation nécessite de la part des femmes une plus grande organisation et une meilleure planification que les hommes et pourrait donc susciter une importante procrastination. Il n'en est rien ! Quelques études évaluant les facteurs d'échec en première année d'université démontrent que les garçons procrastinent plus que les filles. Pour preuve, le taux d'échec (en partie lié à la procrastination) est de loin supérieur chez les garçons. Même si, malgré leurs multiples obligations, elles ne procrastinent donc pas plus que les hommes, les femmes, face à la procrastination, tendent à réagir « intérieurement », avec culpabilité, sentiment d'incapacité, avec des symptômes proches de l'anxiété, voire de la dépression. Les hommes « extériorisent » plus leur frustration face aux tâches non effectuées : les réactions impulsives, voire agressives, et le recours à certaines

substances (alcool, médicaments).

Corinne Le Brun

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