Marie Denis : sur l'aventure du feminisme a la belge,ses acquis et les combats qui restent encore a mener

Marie Denis

Surl'aventure du féminisme à la belge, ses acquis et les combats qui restent encore à mener.

*Comment est né le mouvement féministe en Belgique?

*Celui que je connais a trente ans. C'était Mai 68, et les étudiantes se rendaient compte qu'elles, elles prenaient des notes et collaient des timbres... Le mouvement des femmes de la fabrique FN, avec leur revendication «A travail égal, salaire égal», nous avait beaucoup marquées. Nous avions aussi les échos des Etats-Unis, où les femmes, qui avaient travaillé à cause de la guerre du Vietnam, étaient ensuite renvoyées chez elles...

*Dans quelles circonstances vous y êtes-vous engagée?

*Je ne suis pas vraiment une travailleuse, je suis écrivaine. A l'époque, je tenais une rubrique dans l'hebdomadaire du PSC «La Relève». Où j'ai parlé du Manifeste des 343 «Nous avons avorté»... ce qui n'est pas passé facilement. Je me rendais aux réunions du Front de libération des femmes, et j'y ai découvert toute une série de problèmes: contraception, viol, avortement, ... J'avais 50 ans, six enfants. Mais comme j'étais femme au foyer, j'avais du temps! Nous avons eu l'idée de fonder la Maison des Femmes, un endroit où nous étions libres, ensemble, et où nous partagions nos expériences. J'en étais la coordinatrice. Il y eut aussi la rédaction du «Petit livre rouge des femmes»...

*Votre engagement était bien perçu dans votre famille?

*J'étais libre! Mon mari me soutenait - ça existait, des hommes d'accord avec nous! Et nous ne leur tapions pas dessus. D'ailleurs, le partage des tâches existe toujours chez moi. Si je fais la cuisine, le lendemain je retrouve tout lavé et rangé.

*Le livre «Le deuxième sexe» a-t-il été important?

*Plus qu'un livre féministe, nous le voyions comme un livre attachant, où elle racontait son histoire. J'aimais beaucoup Simone de Beauvoir, j'ai longtemps entretenu une correspondance avec elle. C'était - dans les années 70, longtemps après la parution de son livre - quelqu'un de très important pour nous. Mais ce n'est que récemment, en relisant «Le deuxième sexe», que je me suis rendu compte que c'était un livre énorme.

*Le 11 novembre 1972 fut une date symbolique pour le mouvement des femmes en Belgique. Quel souvenir en avez-vous gardé?

*C'était la première fois que nous organisions la Journée des femmes, qui existe encore aujourd'hui. Simone de Beauvoir avait été invitée. Nous avions préparé des sketches, des séminaires, des affiches. Le jour avant, nous étions très inquiètes, on ne savait pas du tout si ça allait marcher, si les femmes allaient venir... Et le lendemain, au Passage 44 à Bruxelles, on a vu arriver 8.000 femmes! C'était formidable parce que nous sentions qu'elles en voulaient. C'était devenu une certitude: nous nous battions pour toutes ces femmes...

*Une époque formidable?

*C'était un mouvement extrêmement gai, joyeux: «Hommes de tous les pays, qui lave vos chaussettes?»... Toute une ambiance. Moi, j'avais beaucoup à apprendre, j'étais une intellectuelle. Ce fut une succession de découvertes, de combats, de victoires parfois. Mais je ne suis pas nostalgique pour autant.

*Toutes les femmes n'étaient pas d'accord avec vous?

*Non, bien sûr. Je me souviens d'une syndicaliste, présente lors d'une réunion où nous regardions une émission sur le 11 novembre. Elle me demanda: Enfin, à votre âge, vous n'êtes pas gênée d'être parmi ces folles? Moi j'étais très à l'aise, parce que ces «folles» avaient raison!

*Des raisons de combattre subsistent encore aujourd'hui. Quelles sont les luttes à mener?

*Le partage des tâches est loin d'être gagné. Si nous nous battons pour la parité en politique - le système des quotas ne doit d'ailleurs être qu'un moyen pour y arriver, pas un but -, il est toujours difficile de trouver des femmes pour les mettre sur les listes électorales. On dit souvent: Dans les réunions, les hommes bavardent, et les femmes regardent leur montre parce qu'elles doivent aller coucher les enfants. C'est encore une réalité.

L'égalité des salaires n'existe pas, et les postes à responsabilité sont en grande majorité aux mains des hommes. Ils se cramponnent, disent que tout va bien, qu'il n'y a pas de problème. Nous sommes obligées de vouloir prendre leur place, ils ne nous la donneront pas volontairement!

Il ne faut pas faire d'angélisme. Quand on est féministe, on le reste toute son existence, on ne recule jamais dans sa tête. Il le faut!

*Comment voyez-vous les filles et petites-filles des féministes des années 70?

*Nous sommes dans une époque un peu fatiguée, où le souffle combattant est moins fort. Il règne une espèce de mollesse: il est plus facile d'être esclave que maître. Et le pouvoir, quand on l'obtient, il faut le garder, le tenir... Mais le découragement n'est pas total, il existe encore des femmes qui luttent contre la loi du marché. Un acquis fondamental subsiste: les femmes ont redressé la tête, elles ont pris conscience de ce qui ce passait. Et personne ne les fera plus jamais revenir en arrière.

Propos recueillis p ar

LAURE DE HESSELLE

Féministe, écrivaine,

cofondatrice de la Maison des Femmes

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