Marins d'eau douce Les «pères» des bébés nageurs La confiance par le respect

Marins d'eau douce Retrouver l'élément dans lequel ils baignaient. Développer leurs sens. Jouer. Sauver leur peau. Les bébés nageurs ont plus d'un tour dans leur maillot. Par Manuella Damiens

Lisa a de grands yeux verts, deux dents, bientôt une troisième, et elle marche presque toute seule. Mais ce ne sont ni sa plastique ni ses prouesses motrices qui font la fierté de la petite fille. A douze mois, elle vient d e décrocher son brevet de survie dans l'eau. A la sueur de son front. Et à grands flots de larmes, parfois. Lisa est l'un des «bébés nageurs» d'Edith De Pelseneer, cofondatrice du concept même (voir encadré). Celui-ci se base avant tout sur la sécurisation du bébé, en tentant de développer chez lui des réflexes de survie, comme la position dorsale et les battements de jambes afin de flotter, et ce, aussitôt qu'il tombe à l'eau. Depuis sa création, il y a trente-cinq ans, la méthode De Pelseneer a fait des émules. Et grincer les dents des «dissidents»...

Les progrès considérables réalisés dans les domaines de la psychologie infantile et de la psychomotricité ont effectivement fait naître une volée d'écoles de «bébés nageurs» qui ont chacune développé leurs spécificités. De sorte qu'aujourd'hui, il est possible de choisir celle qui répond le mieux à vos attentes : sécurité, découverte d'un nouvel élément, plaisir, partage d'autres émotions avec l'enfant ou tous ces éléments et d'autres encore réunis.

Je voulais que ma fille puisse s'en sortir toute seule en cas de chute dans l'eau, explique Isabelle, la maman de Lisa. Des amis nous ont raconté l'expérience d'un enfant tombé dans une mare qui se trouvait au fond du jardin. Il a été sauvé de justesse mais il s'en est fallu de peu. Nous voulions éviter ce genre de drame. A 7 mois, Lisa a donc pris le chemin de la piscine. C'était un peu difficile au début. Elle pleurait et je ne pouvais pas l'accompagner dans l'eau. Mais je savais que c'était pour la bonne cause. Et puis, un jour, le déclic a eu lieu et Lisa n'a plus versé une larme, sauf quand elle devait... sortir de l'eau.

Moi, j'ai commencé les bébés nageurs avec Mathilde pour lui apprendre à aimer l'eau et nous permettre de jouer ensemble dans un autre élément, avance Delphine, maman d'une petite blonde de 2 ans. Elle a commencé les «cours» vers trois mois et demi et aujourd'hui, elle évolue comme un poisson dans l'eau. Elle ne sait pas encore nager seule mais elle a acquis certains réflexes qui lui éviteront des problèmes. Pascal Duijn, son professeur de natation, confirme: J'essaie d'apprendre aux enfants à apprécier l'eau. Tout en jouant, je les aide aussi à en connaître les dangers, à prendre conscience de leurs limites. Aujourd'hui, Mathilde ne se jette jamais seule à l'eau, parce qu'elle se sait incapable de nager.

«Paddy», comme l'appellent ses petits élèves, sait de quoi il parle. Il vit dans l'eau depuis vingt ans. Vingt années passées à tenter d'initier les bébés au bonheur de retrouver leur élément originel. Au fil du temps, son approche a évolué. Parti de la méthode De Pelseneer, il s'est peu à peu laissé guider par l'instinct et, aidé notamment par un pédopsychiatre, il a développé une technique davantage basée sur le relationnel. Je veux apprivoiser l'enfant, l'observer, étudier ses réactions, celles des parents, et faire ce qu'il faut... ou ne rien faire du tout: les enfants ne sont pas toujours prêts à ce genre d'expérience. Ils peuvent aussi changer de réaction, d'un jour à l'autre. J'essaie de m'adapter à chacun. Si l'enfant ne me fait pas confiance, je ne saurai jamais le faire évoluer sous l'eau.

Pour qu'un tel climat puisse s'installer, la présence des parents a, à ses yeux, toute son importance. C'est souvent la première fois que l'enfant quitte le triangle familial pour explorer des bras inconnus. Si cela se passe mal, qui plus est sous le regard consentant des parents, le gosse en reste marqué à vie, poursuit Paddy. C'est ainsi que le plus souvent, chez lui, un des deux parents se «mouille» lui aussi. Il commence par jouer avec son petit avant de le confier au professeur. Et très vite, dès la deuxième leçon parfois, le bébé plonge la tête sous l'eau.

Ce fut le cas de Henry, 5 mois. Après avoir fait couler l'eau sur son visage et lui avoir immergé les oreilles sans essuyer la moindre protestation, Paddy a fait plonger son élève la tête la première sous l'eau. Puis replonger. Et replonger encore. Si l'enfant n'a pas bronché, c'est parce qu'il n'a pas perdu son réflexe d'apnée, celui qui lui a permis de vivre durant les neuf mois qui ont précédé sa naissance. Mais aussi parce que ce contact s'est renoué en douceur, dans un contexte favorable. L'idéal est de commencer les cours de bébés nageurs dès que l'enfant naît, pour autant que ses parents jugent qu'il est prêt à le faire et qu'eux le sont aussi, explique le spécialiste. Car l'enfant conserve ainsi l'habitude de l'eau. Chaque âge nécessite une approche différente.

Bien sûr cet apprentissage n'a de sens que s'il s'inscrit dans la durée. Bébé nageur breveté, Léo a ainsi été contraint de retrouver ses bouées après une longue interruption des cours. L'apprentissage de l'eau fait partie de l'éducation de la petite enfance , conclut Pascal Duijn. Il ne s'agit pas seulement d'apprendre à nager puis de s'en aller. C'est une source de bien-être pour la vie.

Photo A. Rosenfeld/Explorer.

Les «pères» des bébés nageurs

En 1965, lorsqu'ils commencent à développer leur technique de bébés nageurs, Edith et René De Pelseneer font figure de pionniers. A l'époque, la température de l'eau ne dépassait pas 22 o C (elle fait 32 oC aujourd'hui), explique Edith. Nous avons débuté avec des enfants de 3-4 ans alors qu'avant cela, on ne commençait jamais la natation avant 9-10 ans. La leçon durait une minute et demie, car au-delà, ils devenaient tout bleus. D'emblée, on s'est aperçu que l'enfant trouvait presque de lui-même la position dorsale. Cette position lui permet de respirer et donc de se sentir en sécurité.

La méthode mise au point par le couple se base essentiellement sur la survie: apprendre à l'enfant à sauver sa peau en cas de chute dans l'eau. Pas question de «barboter» ni de «jouer», les bébés d'Edith et René De Pelseneer sont là pour travailler. Et cela se fait rarement sans pleurs...

L'immersion de la tête et particulièrement des oreilles provoque une résurgence des «souvenirs de l'eau» chez le bébé, c'est-à-dire de sa vie intra-utérine dans le liquide amniotique, et peut-être de l'accouchement, de sa naissance. Certains enfants qui ont connu une naissance idéale, sans aucun traumatisme, flottent en quatre ou cinq leçons, poursuit-elle. Beaucoup pleurent. Mais souvent, il ne s'agit pas de véritables pleurs, plutôt de colères... Nous sommes toujours attentifs au rythme de leurs pulsations. A un moment donné, après quelques cours, celles-ci finissent par se calmer et c'est gagné.

Fort de cette expérience, le couple a ouvert une piscine pour bébés nageurs(1) et l'Institut supérieur d'hydrobiophélie qui dispense une formation de maître bébés nageurs. Leur méthode s'est ainsi répandue et des écoles fleurissent désormais aux quatre coins du pays.

(1) «Le petit bleu», 148 chaussée de Nivelles, 1420 Braine-l'Alleud. 02-387.24.26.

La confiance par le respect

Monique Somers est «rebirth» thérapeute. Elle travaille quotidiennement autour de la naissance et de la vie intra-utérine, avec des enfants et des adultes. Cette spécialité lui a permis d'approcher le phénomène des bébés nageurs.

Quelle est votre position face aux différentes méthodes de bébés nageurs?

Je pense que si l'objectif se fonde sur la compétition, sur le fait d'avoir un bébé champion à 4 mois, on fait fausse route. L'enfant va pleurer, se braquer et les résultats seront négatifs. L'approche doit être douce car un bébé comprend tout mais il est à la merci des adultes. De plus, hors de l'eau, la maman qui le regarde est complice de ce qu'on lui inflige. Même si a priori il aime l'eau. Je connais un enfant de quatre ans qui se cache sous son banc d'école chaque fois que sa maman vient le chercher pour une leçon de bébés nageurs. Pourtant, il éprouve du plaisir à nager.

Quelle méthode prônez-vous?

Celle qui respecte l'enfant. Les progrès de la psychologie ont démontré qu'un bébé avait des émotions, des sensations, des angoisses... Un bébé qui va à l'eau en étant respecté par ses parents -et par celui qui s'en occupe- dépassera ses peurs. S'il est angoissé, il pourra se manifester et on pourra le comprendre.

Et les bébés, qu'y gagnent-ils?

Tout d'abord, ils retrouvent les sensations du temps où ils étaient dans le liquide. Etre dans l'eau en pouvant respirer leur donne confiance en eux. Ensuite, ils s'aperçoivent qu'en surmontant les difficultés, on peut arriver à éprouver du plaisir. Enfin, le fait de travailler avec un enfant dans l'eau révèle aussi les difficultés qui peuvent exister dans sa relation avec ses parents. Si l'enfant ne parvient pas à se détacher d'eux, la personne qui s'en occupe peut l'aider. En mettant des mots sur ses pleurs.