MELCHIOR WATHELET: JE CONNAISSAIS L'EXISTENCE DE GLADIO (IL OSE,LE MALHEUREUX ,DEVANT LA COMMISSION DU SENAT !)

Le ministre de la Justice témoigne devant la commission sénatoriale

Melchior Wathelet: «Je connaissais

l'existence du réseau Gladio»

Les services secrets? «Un équilibre entre la confiance et le contrôle»

C'est le ministre de la Justice, Melchior Wathelet, qui était l'invité, hier, de la Commission d'enquête sénatoriale sur le réseau Stay behind, également appelé «réseau Gladio». Un témoignage lucide, courageux, et à mille lieues des discours démagogiques si souvent entendus. Un témoignage, de surcroît, en contradiction avec ceux de MM. Coëme et Tobback.

Les questions fusent sur les bancs des sénateurs. D'abord du président de la Commission, Roger Lallemand, puis de MM. Erd-man, Hasquin, Arts, De Beul et Diegenant. Qui connaît les noms des membres de Gladio? Quels liens le Stay behind belge avait-il avec l'Otan? N'y a-t-il jamais eu de liens entre ces réseaux «officiels» et d'autres (la Ligue mondiale anticommuniste - WACL, Paix et liberté, Milipol)? Quand le ministre a-t-il été prévenu?

«MOI, JE SAVAIS»

Une première réponse tonne comme l'orage dans la salle du Sénat où sont réunis les commissaires: J'ai été prévenu, dit Wathelet, dès le tout début, dès mon entrée en fonction. Par l'Administrateur général alors en fonction, M. Raes. La mode est aux scandales, aux cris de vierges politiques outragées, mais Melchior Wathelet n'en a apparemment cure: courageusement, il laisse entendre que lui, il savait tout ou presque, contrairement à ce qu'affirment certains de ses collègues. J'ai su depuis le début qu'il y avait ce réseau qu'on appelait «Harpoon» (ndlr: du nom des nouveaux postes de radio qui devaient lui être remis). Qu'il y avait l'opération Stay behind. Que la démarche la plus importante de la Sûreté à cette époque était de mettre en place ce réseau Harpoon. J'ai été mis au courant de la procédure engagée en 1984 pour l'achat de ces radios. J'ai été informé des exercices (particulièrement pour ceux qui avaient un caractère international). J'ai même envoyé l'un de mes collaborateurs à l'un de ces exercices, en Allemagne. Voilà donc, enfin, un ministre qui a exercé les contrôles qui convenaient, et posé à temps les bonnes questions!

Mais Melchior Wathelet va plus loin. Vous mêmes, dit-il aux parlementaires, aviez de fins limiers parmi vous. Le 16 juin 1984, M. Burgeon (député PS), demandait au ministre de la Justice pour quelle raisons le Conseil des ministres avait accordé un crédit de 10 millions à la Sûreté. M. Gol lui avait répondu de façon sublime: «La décision a été motivée par les nécessités de la Sûreté extérieure de l'Etat.»

UNE PROMESSE À RESPECTER

Mais le ministre de la Justice va bien plus loin. À propos de l'identité des agents au service de la «Section spéciale», il remarque que promesse a été faite à ces personnes, avec l'autorisation du gouvernement, de protéger totalement leur identité. Une promesse, souligne-t-il, qui était d'ailleurs une condition de leur engagement. J'estime que je dois respecter cet engagement pris au nom de la Belgique. C'est un problème d'efficacité, de confiance, de contrôle. La difficulté, c'est de trouver un équilibre entre la confiance et le contrôle. Si le secret nécessaire au fonctionnement de ces services est bien protégé, alors l'inefficacité du contrôle augmente. Si par contre l'efficacité des contrôles est accrue, c'est aussi l'efficacité de ces services qui risque d'être atteinte. Nous devons chercher des méthodes adultes pour atteindre un niveau satisfaisant de transparence et de contrôle démocratique sans entraver l'efficacité de ce type de services. Mais aujourd'hui, j'ai les plus grandes inquiétudes sur nos capacités à maintenir un secret. Je fais le pronostic qu'à l'issue de vos travaux vous aurez encore et toujours des doutes, des sentiments mélangés. Vous aura-t-on tout dit? Vous aura-t-on livré toutes les listes? Complètes. Je crois qu'il faut respecter a priori le travail de ces gens. Si nous ne pouvons nous défaire de soupçons à leur égard, si nous ne sommes pas capables de leur accorder un minimum de confiance, de prendre un minimum de risques, il reste à notre démocratie un autre choix : celui de ne pas utiliser de tels services. Dans l'emballement de la découverte de ces réseaux, plusieurs pays en ont décidé la dissolution. Peut-être sans bien faire le calcul du capital ou du savoir-faire qui y avait été accumulé.

Sur les questions concrètes, Melchior Wathelet est tout aussi clair que dans son exposé «théorique» : Légalement, Stay behind n'avait aucun rapport avec l'Otan. Mais j'ai le sentiment que, concrètement, les liens étaient étroits... Je n'ai pas connaissance d'agents ayant appartenu parallèlement à des réseaux privés. Si ce devait être le cas, ce serait une trahison... Je ne sais si des gendarmes faisaient partie de Stay Behind. Cela ne m'étonnerait pas. Cela aurait été une bonne mesure compte tenu des missions confiées à ces agents dans un contexte de confiance. Cela ne me paraît pas anormal si c'était dans un but patriotique. Même si le mot patriotisme est ambigu et bien moins clair aujourd'hui qu'au lendemain de la guerre.

Au-delà du témoignage de Melchior Wathelet, hier au Sénat, plusieurs informations concernant l'enquête nous sont encore parvenues. Hier matin, Guy Coëme a remis en mains propres aux magistrats émérites Trousse et Dubois la liste des militaires qui faisaient et avaient fait fonctionner Stay behind au service général de renseignement de l'armée. Le ministre de la Défense a encore reçu, hier, une série de documents belges qui étaient «en dépôt» dans les services secrets britanniques, mais ils n'ont pas encore été livrés à la Commission au travers des «gardiens du secret» que seront ces deux (voire trois?) magistrats. D'autre part, on nous a laissé entendre récemment, dans des milieux proches du service de renseignement militaire, que tous les documents encore à Washington pourraient ne pas être remis aux autorités belges et que, même si les listes d'agents civils de Stay Behind sont rapatriées... ceux qui en détiennent les clés de décodage auraient fait le choix de ne pas les livrer à la Commission d'enquête ni même aux «sages» choisis par elle.

ALAIN GUILLAUME