MEMOIRE D'EMAIL(25):JACQUES VAN ARTEVELDE LE MOUTON NOIR NE MIT JAMAIS LE PIED A BRUXELLES

Mémoire d'émail (25) : Jacques Van Artevelde

Le mouton noir ne mit jamais le pied à Bruxelles

La rue qui relie la porte d'Anderlecht à la rue Antoine Dansaert honore un tribun populaire, chantre des libertés urbaines...

Dans notre galerie de personnages illustres qui ont marqué la toponymie bruxelloise, Jacques Van Artevelde fait figure de « mouton noir». D'abord parce que, contrairement aux autres, il n'a jamais mis les pieds à Bruxelles. Ensuite, parce qu'on se rappelle le sombre portrait qu'en faisait l'échevin Lesbroussart : «citoyen puissant, idole du vulgaire, ardent, audacieux et surtout sanguinaire ».

Jacques Van Artevelde est gantois. Riche bourgeois, commerçant, il vit du travail des tisserands et bientôt, après son mariage fastueux avec une usurière en 1324, du produit de l'argent. Van Artevelde a d'autres cordes à son arc : un sens inné de la diplomatie, une véritable vision stratégique... et de bonnes relations avec son prince, Louis de Nevers, comte de Flandre et vassal du roi de France.

Le riche marchand aux traits sévères est toutefois rapidement pris entre deux feux. Tout en servant loyalement les intérêts de son faible et dispendieux souverain, il comprend que la balance commence à pencher de l'autre côté. Les artisans, privés de laine par le roi d'Angleterre Edouard III, qui fait blocus pour affamer la Flandre dont il veut s'emparer, commencent à s'échauffer. En tant que fournisseur officiel de la ville de Gand, Van Artevelde sait qu'il doit agir vite s'il ne veut pas y perdre sa fortune. Comme Edouard III doit de l'argent à sa femme, il envoie celle-ci en éclaireur de l'autre côté de la Manche. Fine et intelligente, elle revient avec quelques bourses d'or mais aussi et surtout de juteux contrats de commerce qui pourraient mettre fin au blocus de la laine et rendre richesse et prospérité à la bonne ville de Gand.

IL NOUS FAUT DE LA LAINE

Mais comment s'entendre avec l'Anglais sans s'attirer les foudres du roi de France, Philippe VI de Valois ? La partie est serrée. Van Artevelde doit d'abord convaincre la population de s'insurger contre Louis de Nevers, puis trouver une parade pour s'abriter du Valois. Haranguant la foule réunie sur la plaine noire de monde, Van Artevelde exerce à merveille ses talents de tribun:

- Pour entendre à nouveau le cliquetis des métiers à tisser et le chant des foulons piétinant le feutre, il nous faut de la laine, tonne-t-il. Allions-nous à l'Anglais, il nous promet des ballots et une aide militaire au cas où la France attaquerait ! Je me porte garant de l'alliance avec Edouard III. Mais avant cela, nous devons organiser notre résistance et doter notre ville d'un gouvernement autonome qui défendra vos droits et votre vie.

L'enthousiasme l'emporte sur la crainte d'une guerre. L'orateur est devenu un héros populaire, le premier «démocrate», défenseur des petits contre les grands de ce monde. Porté en triomphe, Van Artevelde tient promesse : les sacs de laine arrivent... mais les représailles aussi. Philippe VI, ulcéré, jette l'anathème sur la ville. Tous les Gantois sont excommuniés. Mais rien n'y fait. Ils ont du travail, du pain et la foi dans l'avenir. Il faut dire que le Brabant et le Hainaut sont en passe, eux aussi, de trahir la couronne et que le roi d'Angleterre, entré en triomphateur dans la ville de Gand, s'est carrément fait proclamer roi de France.

Et devinez qui est le maître d'oeuvre de ce simulacre de sacre ? Jacques Van Artevelde, gouverneur de Gand, ville indépendante. Tout auréolé de gloire et de prestige royal, il est désormais le Flamand le plus populaire de la région. Mais ce qui devait arriver arriva : la France déclare la guerre à l'Angleterre. Elle durera cent ans. Le 24 juin 1340, dans l'avant-port de Bruges, à Sluis, les troupes de Philippe de Valois sont prêtes. Celles d'Edouard III aussi. Pour la première fois de notre histoire, une véritable bataille navale s'engage : sur les deux cents navires français lancés dans la bagarre, il n'en reste bientôt qu'une trentaine qui parviennent à s'enfuir. C'est la défaite, la débâcle.

Les troupes de Jacques Van Artevelde, une fois la victoire acquise, en profitent pour tenter d'enlever Tournai à la France. Mais à la fin de l'été 1346, la mort de Louis de Nevers jette le trouble dans les esprits. Edouard III veut placer son fils sur le trône du défunt, les Flamands n'en veulent pas. Versatile, le peuple (qui est toujours la première victime de la guerre) se retourne contre le héros d'hier. La colère gronde et la haine se focalise sur Van Artevelde qui doit fuir pour échapper au massacre. Trop tard : au coin d'une rue sombre, un furieux coup de poignard le pourfend. Il meurt sur les pavés d'une ville à laquelle il a offert, pendant quelques centaines de jours, l'illusion de la liberté. C'est pourquoi il reste dans l'histoire comme un défenseur des libertés démocratiques, et plusieurs cités, dont Bruxelles, lui ont rendu hommage.

SYLVIE LAUSBERG

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