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Mémoire d'émail: André Vésale (XXVI) Le disséqueur des gibiers de potence De l'enfer du Galgenberg aux universités, le découvreur du corps humain a renvoyé bien des dogmes aux oubliettes.

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Mémoire d'émail: André Vésale (XXVI) Le disséqueur des gibiers de potence De l'enfer du Galgenberg aux universités, le découvreur du corps humain a renvoyé bien des dogmes aux oubliettes.

A deux pas de la place des Barricades où est érigée sa statue, Vésale, le père de l'anatomie, a donné son nom à une petite rue qui donne sur la cité administrative du boulevard Pachéco. C'est non loin de là, dans le quartier des Minimes, qu'il vécut de nombreuses années alors que, scientifique reconnu par la Renaissance italienne, il revint au pays comme médecin de notre incontournable «Kaizer Karel».

Au XV e siècle, à Bruxelles, la famille Van Wesele est déjà connue pour ses compétences médicales. Jean était médecin de la ville vers 1430 et rédigeait des traités d'astrologie et des almanachs pour Philippe le Bon; son fils Everard, thérapeute de Maximilien d'Autrichien et de Marie de Bourgogne au dernier quart du XVe siècle, transmit sa science des médecines à son fils naturel Andréas, apothicaire de Marguerite d'Autriche puis de Charles Quint.

LA BALLADE DES PENDUS

Ayant épousé une demoiselle Crabbe, l'apothicaire lui fera quatre enfants. Leur second fils pousse son premier cri la nuit de la Saint-Sylvestre, à l'hiver 1514, et reçoit le même prénom que son père, Andréas. Espiègle et fantaisiste, le gamin aime jouer dehors, dans son quartier des Minimes, et particulièrement dans le terrain vague qui jouxte leur jardin de la rue de l'Enfer. Un nom adéquat puisqu'au fond se trouve le funeste Galgenberg (mont des potences) où les pendus se balancent aux gibets, à l'emplacement de l'actuel Palais de Justice. Là, le garçonnet observe les corps des suppliciés éventrés par les corvidés, et leurs os tombés sur le sol, pour le plus grand bonheur des rats et des rongeurs nocturnes. Privilégié par la position de son père, Andréas étudie à Bruxelles puis au collège de Louvain avant d'être inscrit en faculté de médecine à l'université de Paris; selon l'habitude, son nom est latinisé, Andréas Van Wesele s'appellera désormais Vésalius, dit Vésale. A Paris, il suit l'enseignement de maître Sylvius, avec lequel il apprend à disséquer les animaux; et l'helléniste Gonthier d'Andernach lui confie la correction des traductions des oeuvres de Galien, écrites en grec et traduites en arabe. Le jeune Bruxellois acquiert une connaissance globale de la théorie médicale de ce médecin de l'Antiquité, le plus grand après Hippocrate, qui fait encore autorité en cette extrême fin du Moyen Age. Et pour cause. Seul Galien est reconnu par l'Eglise, lui qui, docteur de l'empereur romain Marc-Aurèle, dote le corps humain d'un souffle divin et se déclare résolument monothéiste.

GALIEN À LA TRAPPE

Quoi qu'il en soit, Gonthier d'Andernach, moins dogmatique que Sylvius, prend Vésale sous son aile et, afin de parfaire sa documentation, l'autorise à pratiquer, à la place des barbiers, quelques sections de cadavres humains. Le jeune étudiant se rend la nuit avec un condisciple au cimetière des Innocents et au gibet de Montfaucon pour se procurer ossements et squelettes, afin de les étudier en cachette.

C'est ainsi qu'à vingt ans Vésale découvre, stupéfait, que Galien n'est pas infaillible: contrairement à ses affirmations, la mâchoire inférieure de l'homme est d'un seul bloc, et non scindée au niveau du menton comme chez les animaux. Dans l'esprit du téméraire étudiant, l'idée germe que les théories galiénistes ne sont que des déductions faites à partir de dissections animales, et non de véritables «observations scientifiques» du corps humain. Malgré les réticences des autorités théologiques, Vésale obtient l'autorisation d'effectuer, en public, deux dissections humaines; sa compétence éblouit les uns; ses conclusions effrayent le plus grand nombre.

Le parcours brillant de notre médecin bruxellois, qui fait déjà du bruit dans tout Paris, est interrompu brutalement par la guerre qui oppose François Ier à Charles Quint; André Vésale rentre à Louvain en 1536, à la recherche d'un nouvel avenir.

Vindicatif et convaincant, Vésale obtient de la faculté l'autorisation de faire quelques démonstrations anatomiques publiques; le retour de flamme ne se fait pas attendre. La plupart des médecins sont choqués que ce jeune paltoquet, si intelligent soit-il, remette en cause les principes de l'incontestable Galien. Quant aux théologiens, ils posent la question piège: Dans ce corps humain que vous vous permettez de dépecer, où situez-vous l'âme? Fin psychologue, Vésale comprend qu'il sera vite soupçonné d'hérésie; il se tient coi quelque temps avant de partir pour l'Italie. Là, à Padoue, dans l'ambiance propice de la Renaissance des arts et des sciences, il obtient le titre de docteur en médecine et la première chaire d'anatomie de l'histoire! Le jeune maître peut enfin laisser libre cours à ses raisonnements et observations scientifiques, en dehors de toute influence dogmatique ou religieuse. Elles servent de base à ses leçons dès 1538; nouvelle originalité, c'est la première fois que des cours universitaires ne sont pas donnés «ex cathedra» mais fondés sur l'observation; l'observation du maître qui dissèque des corps humains devant des étudiants guidés dans leur compréhension par les fameuses tables illustrées!

Dès ce moment, sûr de lui, Vésale n'hésite plus à heurter de front les idées reçues et commence la rédaction de son chef-d'oeuvre: «De Humanis corporis fabrica», un traité de 700 pages et de plus de 300 planches anatomiques, magnifiquement dessinées par Van Calcar, un élève du Titien. Vésale dédie son livre à Charles Quint... dont il est nommé médecin personnel.

Mais les oppositions se font de plus en plus virulentes; ses ennemis de l'université de Louvain l'accusent de sympathie avec la Réforme. Dans un accès de découragement, Vésale jette au feu une partie de ses travaux avant de s'engager comme médecin militaire.

En 1544, il revient à Bruxelles, en compagnie de Charles Quint, et c'est là que, l'année suivante, il épouse Anna Van Hamme, fille du maître de la Chambre des comptes. Le couple construit rue des Minimes une grande et magnifique demeure; elle sera transformée plus tard en couvent des Pères Minimes.

Heureux papa d'une petite Anna en 1546, Vésale reste attaché à l'empereur. Quand ce dernier, à bout de force, abdique en 1555 et se retire au couvent de Yuste, il n'oublie pas son médecin de génie et lui alloue une rente confortable. Officiellement, Vésale fait partie de la Cour de Philippe II. Avec toute sa famille, il accompagne encore le nouvel empereur quand ce dernier quitte les Pays-Bas pour s'installer à Madrid; c'est là que Vésale écrit son dernier ouvrage en 1561.

Thérapeute en vogue des grandes familles madrilènes, le Bruxellois s'attire évidemment les inimitiés et les jalousies des praticiens autochtones. Est-ce pour cette raison qu'il quitte l'Espagne à destination de Jérusalem? C'est une supposition. Au retour de ce pèlerinage, le père de la médecine moderne trouve la mort à cinquante ans, sur l'île ionienne de Zanthe où il est enterré.

SYLVIE LAUSBERG

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