Mémoire d'émail: Isabelle Gatti de Gamond (III) La franc-maçonne qui fit trembler la Belgique de papa Très peu de noms de femmes sont gravés dans la mémoire des rues. Gatti de Gamond a donné des sueurs froides aux bourgeois de Bruxelles.

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Mémoire d'émail: Isabelle Gatti de Gamond (III) La franc-maçonne qui fit trembler la Belgique de papa Très peu de noms de femmes sont gravés dans la mémoire des rues. Gatti de Gamond a donné des sueurs froides aux bourgeois de Bruxelles.

Pédagogue d'avant-garde, Isabelle Gatti de Gamond a permis aux jeunes filles d'apprendre autre chose que la couture et la prière. Son patronyme chante à la fois l'Italie, son père était un peintre ravennois, et la haute noblesse brabançonne puisque sa mère, une exquise femme de plume, chantre de l'émancipation féminine, est la célèbre Zoé de Gamond. Sensible aux idées utopistes de Charles Fourier, Zoé avait fondé à Cîteaux un phalanstère de 1.800 membres qui la ruinera définitivement. C'est là, entre l'énergique volonté de changer le monde et la désillusion qui mène à la misère qu'Isabelle Gatti de Gamond voit le jour, en plein été 1839.

La petite fille au teint olivâtre et aux cheveux de jais comprend-elle déjà que Zoé a joué et perdu? Pour une femme de son temps, quelle incongruité que de vouloir participer activement à la marche du siècle et d'oser oeuvrer au bien commun. Dès son retour à Bruxelles en 1844, Zoé se démène pour assurer une existence presque convenable à ses trois enfants qu'un père maladivement dépressif n'arrive pas à nourrir. En vain, épuisée par une condescendance qui cache mal la gêne qu'elle provoque, Zoé meurt à 48 ans. Elle laisse la charge de la famille à Isabelle, qui vient d'avoir 20 ans. Pendant cinq longues années, exilée en Pologne puis en Russie comme préceptrice dans une famille juive, la jeune femme travaille le jour et étudie la nuit. A ce régime, elle maigrit et s'endurcit, jetant au panier ses rêves de mariage.

En 1861, elle est de retour à Bruxelles et, munie d'un bagage intellectuel déjà impressionnant, s'inscrit aux cours du soir. Elle renoue avec le microcosme intellectuel bruxellois, notamment le professeur Henri Berger attendri par son profil volontaire. Isabelle pressent que ce grand homme de science, qui est aussi un des chefs de file de la Libre Pensée, sera utile à la cause qui s'impose à elle: le droit des femmes à l'instruction. Henri Berger est séduit. Il l'aide à publier une revue, «L'Education de la Femme», qui soutient la grande idée d'Isabelle: créer une école pour les jeunes filles de la classe moyenne.

Après l'avoir mise en contact avec Léo et Marie Errera, un couple influent et éclairé, c'est encore Berger qui obtient pour elle l'appui du secrétaire communal de la Ville. Le courant libre-penseur a le vent en poupe. Au conseil communal de Bruxelles, les libéraux sont unanimes: la Ville va créer elle-même le cours imaginé par Isabelle Gatti de Gamond.

UNE ÉCOLE POUR JEUNES-FILLES

SANS CATÉCHISME NI RELIGION

Mais en cette période de guerre scolaire, les catholiques ne l'entendent pas de cette oreille. Que des jeunes filles puissent suivre un enseignement spécifique, dont le programme très éclectique ne prévoit ni religion ni catéchisme, c'est impensable. L'idée provoque une levée de boucliers, et la campagne de calomnie se déchaîne.

Attaquée dans son honneur et sa vie privée, la «fille Gatti», comme l'a surnommée une certaine presse, fait le gros dos, tandis que la Ville et les libéraux poursuivent la mise en oeuvre du projet. Enfin, le 3 octobre 1864, Mademoiselle Gatti inaugure à 24 ans «L'institution communale pour l'éducation des jeunes filles» qu'elle dirige, dans un vieil hôtel acquis par la Ville, 68 rue du Marais.

Malgré les pressions de toutes sortes pour décourager les bourgeois d'y inscrire leurs filles (elles sont par exemple menacées de ne pas pouvoir faire leur communion!), l'école connaît un succès croissant. De simple lycée, elle développe une section école normale et ouvre la carrière d'instituteur aux jeunes femmes. Comme les locaux deviennent exigus, un second lycée ouvre ses portes, en 1876, rue de la Paille. C'est le lycée Dachsbeck (qui aujourd'hui encore, porte le nom de la fidèle collaboratrice de Gatti), chargée de le diriger. Puis, en 1878, grâce à l'aide précieuse de Charles Buls, c'est au sein d'une section régente qu'enseignent des éminences venues de l'ULB, comme Vanderkindere ou Hector Denis. Soutenue par Emile André, Isabelle Gatti de Gamond ouvre même aux femmes les portes de l'université: nous en sommes en 1891.

A l'issue d'un tel cursus, on comprend qu'à l'approche des 60 ans, la vieille demoiselle à la démarche cahotante, qui fait sourire ses élèves par une distraction légendaire et un inusable chapeau de guingois, se décide à une retraite bien méritée. Elle n'a pourtant pas fini de faire parler d'elle. Au contraire, elle réserve à tous, amis et ennemis, une surprise de taille.

LA PREMIÈRE BELGE ADMISE

EN LOGE... À PARIS

Dès le premier jour de sa retraite, elle rompt avec la politique de prudence et de raison qui a jusque-là soutenu son action au sein du lycée. Gatti de Gamond découvre au grand jour sa nature profonde: celle d'une militante progressiste, socialiste et laïque, qui ne fait pas mystère de son appartenance à la franc-maçonnerie. Parcourant le pays, de meetings en conférences pour dénoncer «le plus terrible adversaire de la femme pauvre: l'Etat industriel et employeur», la citoyenne Gatti met le feu aux poudres chez des travailleurs déjà galvanisés par la naissance d'un parti ouvrier. Ses amis et tous les libéraux, qui lui ont confié l'éducation et la destinée de leurs jeunes filles, en frémissent rétrospectivement.

La pétillante sexagénaire n'en a cure. Sa gratitude à l'égard de ceux qui l'ont aidée à créer son lycée n'a d'égale que sa volonté d'être désormais aux côtés des hommes et des femmes qui ont besoin de son énergie: les ouvriers et les ouvrières d'un pays qui ne leur donne pas voix au chapitre. Toutefois, la vie de militante et les déplacements incessants s'avèrent épuisants: aux réunions du bureau du Parti Ouvrier Belge, dont elle est membre depuis 1902, s'ajoutent les séances du conseil d'administration de l'Orphelinat rationaliste qu'elle préside. Puis, il y a aussi les réunions maçonniques qu'elle ne manque sous aucun prétexte, étant la première femme belge a être admise en loge (à Paris, il faut le souligner).

A l'analyse, si, grâce à son intelligence, Isabelle a réalisé le rêve de sa mère en ouvrant les portes de l'instruction aux filles, elle l'a aussi magnifiquement vengée. Usant de détermination et de malice, elle a pesé de tout son poids pour déstabiliser le régime qui l'avait condamnée au mépris, parce qu'elle était une femme. Le devoir accompli, Isabelle Gatti de Gamond s'est éteinte, le 11 octobre 1905, dans sa villa «Les Châtaigniers», rue de la Montagne à Uccle. Une rue qui depuis porte son nom.

SYLVIE LAUSBERG

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