MEZRI HADDAD

Mezri

Haddad

Sur la Tunisie de l'ère Ben Ali et les perspectives d'avenir.

Journaliste considéré comme un opposant par le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali, vous vivez en exil depuis de longues années et avez obtenu le statut d'exilé politique en 1995. N'aviez-vous pas, cependant, accueilli la destitution du président Bourguiba avec espoir, le 7 novembre 1987 ?

- J'entends de plus en plus des Tunisiens regretter l'ancien régime, celui de Bourguiba. Ils ont la mémoire courte. Même si j'ai été parmi les premiers à dénoncer les exactions du régime actuel, je ne regrette pas du tout la mise à l'écart d'un Bourguiba sénile et d'un certain nombre de ministres. Le régime despotique bourguibien a eu la fin qu'il méritait. Le hasard a voulu que Ben Ali soit l'auteur du changement, tant mieux disent les uns, tant pis disent les autres : toujours est-il que je ne suis pas sûr qu'un autre aurait eu le réflexe patriotique et la hardiesse de débarrasser le pays d'un homme qui se prenait pour Dieu le Père. Les Tunisiens ont presque unanimement salué le changement du 7 novembre 1987.

Pourquoi les choses se sont-elles ensuite gâtées ?

- Il s'est produit, tout simplement, ce qui arrive souvent dans les pays arabes : la tentation du pouvoir absolu inhérente à la personne humaine mais particulièrement forte chez nous autres musulmans, où la résignation des peuples, la trahison des intellectuels et la flagornerie des courtisans sont des constantes historiques, psychologiques et culturelles.

Comment expliquer l'intolérance du régime à l'égard de la moindre critique ?

- On peut en effet parler de paranoïa et de susceptibilité quasi pathologique. L'attitude du régime est d'autant plus incompréhensible que celui-ci adhère idéologiquement au respect des droits de l'homme et aux vertus de la démocratie. Ce pouvoir qui dit émaner de «la volonté générale» ne devrait pas considérer la critique d'un Moncef Marzouki, d'un Mustapha Ben Djaffar ou d'un Hamma Hammami (intellectuels démocrates harcelés par le pouvoir, NDLR) comme une fronde. Dans les arguments du pouvoir, pour justifier sa rigidité, tout est argutie - sauf la menace intégriste. Celle-ci est à mon avis réelle et tous les moyens sont bons pour la juguler. Attaché aux droits de l'homme, je privilégie évidemment les moyens pacifiques et démocratiques, et je persiste à croire que lorsque l'Etat attente aux droits de l'homme, ce sont les fanatiques qui, tôt ou tard, imposent leur propre logique.

Que pensez-vous de l'opposition (illégale) islamiste ?

- Elle a beau affirmer doctement sa foi démocratique, le spectacle affligeant des théocraties iranienne, saoudienne et soudanaise sont là pour nous rappeler qu'une fois l'islamisme au pouvoir, l'individu s'écrase devant un arbitraire supposé correspondre à des oukases divins. Pour l'islamisme, la démocratie n'est pas une fin en soi mais un moyen commode pour reproduire une utopie : la cité, supposée idéale, de Médine. Selon moi, l'action politique islamiste est théologiquement une déviation des enseignements purement spirituels de l'islam. L'islam est une religion révélée et l'islamisme une religion «séculière», une idéologie en quête de pouvoir. Les fanatiques qui, en Algérie, égorgent des enfants, des vieillards et des prêtres ne sortent pas de la mosquée mais de l'asile psychiatrique. Je ne souhaite pas une telle apocalypse en Tunisie.

Que pensez-vous de l'attitude de l'Union européenne, peu critique à l'égard du régime de Ben Ali, et du Parlement européen, qui vient d'adopter une résolution un tantinet plus ferme ?

- Je doute que cette résolution ait pour essence une réelle préoccupation humanitaire. Les Etats sont des monstres froids, leur logique n'est ni éthique ni même politique; elle est strictement économique. De plus, l'histoire et l'actualité prouvent que l'Occident, et particulièrement la France, ne souhaite pas l'éclosion de systèmes démocratiques au Maghreb, encore moins en Afrique noire. L'on se donne quelquefois bonne conscience avec telle ou telle résolution, mais les convictions intimes restent les mêmes : conserver les avantages économiques et stratégiques hérités de l'ère coloniale. L'opposition tunisienne qui a mis tout son espoir dans un chimérique humanisme français ou occidental se leurre. Au registre des intérêts étatiques occidentaux, la naissance d'une démocratie en Tunisie est une considération des plus subsidiaires. La démocratie naîtra d'une conjonction entre la volonté d'une élite patriotique, de la réforme des institutions et de l'action du régime actuel.

Celui-ci vient de libérer deux députés, MM. Chammari et Moadda, lourdement condamnés pour avoir, disent les opposants, critiqué l'absence de libertés...

- J'espère que ces libérations vont précisément dans le sens d'une réforme. Certains opposants font de la présence de Ben Ali à la tête de l'Etat «le» problème. Ce n'est pas mon cas. L'essentiel serait de revenir à l'esprit et à la lettre de la déclaration du 7 novembre 1987 (comportant les ingrédients de la démocratie, NDLR). Il faudrait libérer tous les prisonniers d'opinion, déclarer une amnistie générale, voir les opposants comme des partenaires critiques et non comme des ennemis irréductibles. Un tel renversement est possible à condition que les mauvais conseillers du prince quittent définitivement le palais de Carthage.

Propos recueillis à Paris par

BAUDOUIN LOOS