OKC:ROBERT SPATZ SOUS MANDAT D'ARRET DU LAMA DE SCHAERBEEK AU LAMA KUNZANG

OKC : Robert Spatz sous mandat d'arrêt

Les accusations en tous genres planent sur la secte de Robert Spatz. Ce dernier a été placé sous mandat d'arrêt, mais la justice pèse ses mots.

Le masochisme n'est pas un délit. La boutade, lancée par le juge d'instruction Jean-Claude Leys 24 heures après la vague de perquisitions et d'interpellations lancée à l'encontre de la secte belge Ogyen Kunzang Chöling (OKC, littéralement « Domaine de la Claire Lumière»), traduit parfaitement l'extrême prudence avec laquelle le magistrat tient à traiter ce dossier délicat et international, et dans lequel on constate que des dizaines d'adeptes ont accepté de verser des sommes folles à leur gourou tout en vivant dans des conditions minimalistes.

Si cinq personnes ont été inculpées pour des délits en tous genres, seul Robert Spatz, gourou de la secte, a été placé sous mandat d'arrêt, une mesure qui se justifie par l'extrême mobilité de l'inculpé.

200 gendarmes en Belgique, 130 en France, 17 perquisitions rien qu'à Bruxelles et une soixan-taine d'interpellations : l'opération «Soleil» menée vendredi était, comme nous l'écrivions ce week-end, sans égale. Raison pour laquelle Jean-Claude Leys, apparemment agacé par l'ampleur du déploiement de forces et les conclusions parfois hâtives que certains en ont tirées, a tenu a préciser lui-même les choses.

D'abord, le dossier «OKC» n'est pas neuf. Une information est ouverte au parquet de Bruxelles depuis 1988, et les choses se sont accélérées non pas à la suite de la commission «sectes», mais bien grâce à de nouveaux témoignages qui ont justifié la mise à l'instruction du dossier, voilà un mois environ.

Trois grandes familles d'infractions forment le dossier à charge de Robert Spatz et de son organisation : primo, des infractions liées à la législation du travail, du non-respect de conventions collectives au non-paiement de charges sociales.

Secundo, la délinquance financière. La secte cache en effet une importante et juteuse organisation financière, au sein de laquelle auraient pu être commis une série d'escroqueries, de faux et usage de faux et d'extorsions. Il s'agit ici d'examiner si les nombreux adeptes d'OKC ne versaient pas des dons plantureux sous la contrainte. Selon le juge d'instruction, c'est ce volet de l'affaire qui représentera, dans les semaines à venir, la part la plus importante des enquêtes, tant en Belgique qu'en France, en Espagne et au Portugal.

Enfin, et Jean-Claude Leys redouble de prudence en évoquant le sujet, il s'agira de déterminer les conditions de vie des enfants séjournant à Castellane. Des suspicions de détentions arbitraires planent en effet sur la secte, et plus encore.

Des témoignages concordant accusent en effet un membre non encore identifié d'OKC de violences et de séquestration à l'encontre, il y a près de dix ans, d'une enfant de 11 ou 12 ans. Celle-ci aurait été enfermée à Castellane dans une cellule semblable à celles découvertes sous la piscine de la propriété uccloise de Spatz. Un témoignage accuse également l'auteur des faits, un Belge, de violences sexuelles. M. Leys a précisé que la victime, si victime il y a, n'avait pas porté plainte.

LE GOUROU NIE TOUT EN BLOC

Selon Robert Spatz, les accusations sur lesquelles repose l'opération de vendredi sont le fait d'adeptes qui avaient été éjectés de la secte «parce qu'ils manquaient d'éthique». Robert Spatz a été placé samedi sous mandat d'arrêt en tant «qu'auteur ou co-auteur d'abus de confiance, association de malfaiteurs, escroqueries, blanchiment d'argent, extorsions, faux et usage de faux, non-assistance à personne en danger, et détention et séquestration de particuliers avec circonstances aggravantes de sévices corporels».

L'inculpation de non-assistance à personne en danger fait référence à deux adeptes qui, toujours selon des témoignages, étaient en phase terminale de cancer, sans qu'une aide médicale classique leur ait été fournie.

Robert Spatz nie en bloc toutes les accusations, quelles qu'elles soient. L'inculpation la plus grave, à savoir la séquestration de particuliers, si elle devait s'avérer fondée, enverrait directement le gourou de la secte OKC devant une cour d'assises.

Quatre autres personnes ont également été inculpées, mais laissées en liberté : l'épouse de Spatz, Olga de Strigewsky, à la tête de nombreuses sociétés faisant partie du «patrimoine Spatz» et inculpée de complicité dans la plupart des infractions financières; le Portugais Fernando Campillo, chargé des vérifications comptables de l'organisation, inculpé en tant que co-auteur des délits financiers; et deux fonctionnaires qui abandonnaient 80 % de leur salaire à la secte, inculpés pour les mêmes faits que Campillo. Les inculpations n'ont été prononcées que lorsque le juge d'instruction a été en possession de trois témoignages concordants.

Dans le château de Castellane comme à Uccle, les autorités ont donc découvert des lieux de séquestration ou de méditation, selon les points de vue. Sous la piscine de la somptueuse résidence de la rue de la Sapinière, se trouvaient quatre geôles. Quatre pièces où l'isolation accoustique était extrêmement soignée, pourvues de portes dignes d'une salle des coffres. A l'intérieur se trouvaient encore de l'encens et des tableaux, ainsi que des toilettes et un système d'appel... qui n'était pas branché. Les occupants de la résidence martèlent que ces «chambres d'isolation» n'ont jamais été utilisées. Des pièces identiques ont été découvertes à Castellane, là où les enfants des adeptes séjournaient dès l'âge de 3 ans jusqu'à leur puberté, avant de partir pour le Portugal.

- On a pu constater une différence considérable entre les conditions de vie des adeptes et celles des responsables de l'organisation, a encore expliqué le juge d'instruction Leys. Par exemple, les conditions de vie à la rue de Livourne sont relativement sinistres. Pas sales, mais guère enthousiasmantes. Mais toutes les personnes que nous avons auditionnées (soit une soixan-taine) défendent leur chef et leur communauté, sans se défendre eux-mêmes, et m'ont toutes fait un cours sur le fait qu'il n'y a rien de choquant à ce que certains vivent dans des conditions misérables alors que d'autres vivent comme des rois.

La suite de l'enquête s'annonce donc longue et complexe. Enfin, tous les enfants trouvés à Castellane (où aucune arrestation n'a été effectuée)et dans une crèche de la rue de Livourne ont été auscultés par des médecins et des psychiatres. Tous étaient en parfaite santé, et ont été laissés à leurs parents, adeptes de la secte.

OLIVIER VAN VAERENBERGH

Du lama de Schaerbeek au lama Kunzang

Spatz sous les liens du mandat, son itinéraire personnel commence à s'éclairer. Nous avons déjà écrit que ce fils bien né, qui avait en outre la chance d'avoir 24 ans en 1968, s'est vanté d'avoir été initié à Darjeeling (Inde) en 1969 par un certain lama Kangyur Rinpoché, puis aurait lancé en 1971 l'Om Dorje Institute à Bruxelles, avant que de créer réellement, en 1972, le mouvement OKC (littéralement : «domaine de la Claire Lumière»).

En réalité, la premiere impulsion bouddhiste ne lui vient pas de Darjeeling mais d'un centre orientaliste qu'il fréquentait à l'époque, celui de la rue Lambiotte, où officiait un certain René Lievens, baptisé «lama de Schaerbeek». M. Lievens, précurseur du bouddhisme en région bruxelloise, n'était pas un personnage particulièrement érudit - et somme toute peu regardant de la lettre des enseignements bouddhistes - mais du moins n'était-ce pas un personnage néfaste. Un témoin de l'époque, M. Jean Ricard, se rappelle que M. Lievens était très fier de son élève Spatz, lequel aurait bien compris ce qu'était la crédulité des gens, et pris en peu de temps un ascendant important. Prenant son indépendance en s'installant rue de Livourne, Spatz devient plus cassant : C'était vraiment l'empereur romain, nous dit M. Ricard, il donnait une impression de domination. J'ai vu dans son centre des choses que je n'ai plus vues en 25 ans de bouddhisme. Comme ces deux lumières rouges qui allaient «brûler» mes impuretés. Cela ressemblait à du théatre, à de la mise en scène. Un autre témoin, M. Jean Leroy, nous a tenu des propos similaires : L'iconographie tibétaine bouddhiste est très exigeante, or celle de Spatz était réalisée par quelqu'un qui, visiblement, n'en connaissait pas les règles : erreurs de couleurs, de sujets, etc. Puis il portait les cheveux longs, alors que les moines se rasent, il utilisait une grosse caisse au lieu de tambourins tibétains.

Nos deux témoins ajoutent que Spatz et les siens faisaient payer leurs services, hors de proportion de tout ce qui existait en la matière.

ALAIN LALLEMAND

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