PIERRE DE MARET SUR LA RESTITUTION D'OEUVRES D'ART QUE POURRAIT DEMANDER LE CONGO A LA BELGIQUE

Pierre

de Maret

Sur la restitution d'oeuvres d'art que pourrait demander le Congo

à la Belgique.

Vous avez travaillé par le passé avec les musées de Kinshasa et de Lubumbashi. Pensez-vous qu'il soit concevable, aujourd'hui, de voir des pièces d'art congolais quitter la Belgique pour le Congo ?

- Tout à fait. Et je me réjouis de l'importance qu'accorde le nouveau régime à son patrimoine culturel. Le présent se construit sur le passé, et cela est particulièrement difficile pour l'Afrique parce que sa crise est davantage culturelle et morale qu'économique et sociale. Il y a là une fracture unique au monde entre passé et présent culturels qui donne aux jeunes l'impression d'avoir perdu leurs racines. Les nouveaux tenants du régime sont sensibles à la diversité culturelle du Congo. Elle concourt à la dynamique de l'État et de la nation. Par ailleurs, je pense qu'il est important de ne pas confondre la restitution d'oeuvres d'art issues du pillage avec celles exportées du fait de la colonisation. Concernant l'art congolais, ces dernières sont de loin majoritaires en Belgique.

Si une telle demande de restitution est formulée, ne faudra-t-il pas y voir un geste plus politique que culturel ?

- Je ne fais pas d'analyse politique. Ce que je sais, par contre, c'est que, si on veut que l'Afrique retrouve son identité, il faut lui donner des moyens pédagogiques suffisants et c'est un des rôles des musées. L'art congolais étant essentiellement «matériel», la possibilité de compléter les collections sur place existe. Les gens doivent pouvoir retrouver les traces de leur histoire. Il existe des oeuvres d'art congolaises remarquables et la jeune génération doit retrouver la fierté de ce que ses ancêtres ont pu réaliser.

Il n'est pas habituel de concevoir le culturel comme étant prioritaire par rapport à l'économique en matière d'aide au développement...

- L'un ne peut aller sans l'autre, c'est évident. Mais je remarque que la manière dont l'Europe a cherché à appliquer son modèle de développement économique en Afrique est loin d'être toujours convaincante. Je pense notamment au tribalisme, cliché au Congo par la puissance coloniale pour contrôler les populations locales.

Comment concevez-vous cette restitution, si restitution il y a ?

- Ce ne peut être un aller simple. Je pense à une collaboration bilatérale entre Belges et Congolais. Car il ne suffit pas de restituer les oeuvres, il faut encore s'assurer qu'elles seront bien conservées. Nous devrons donc au préalable obtenir un certain nombre de garanties. Nous devons aider les Congolais à rendre à leurs musées un caractère pédagogique, recommencer à former des gens. Le secrétaire d'État à la Coopération au développement Reginald Moreels envisage la relance de la coopération universitaire. Un des axes suivis concernera la diversité culturelle congolaise. Il y a aussi un équilibre à rétablir : si l'art est universel, je constate surtout qu'il appartient aux pays riches.

L'opération n'est pourtant pas sans danger. Les oeuvres restituées en 1974 auraient pratiquement toutes disparu, volées par les barons mobutistes ou par les soldats de Kabila...

- Faux. Les gens des musées de Kinshasa et de Lubumbashi sont remarquablement compétents et soucieux de la préservation de leurs collections. Ils ont tout fait pour éviter les vols au moment du changement de régime. Il reste que deux oeuvres de grande valeur ont été volées à Kinshasa et qu'une d'elles est effectivement réapparue à Lomé au moment où le maréchal Mobutu et son entourage y débutaient leur exil. Une coïncidence ? Par ailleurs, il est vrai qu'il y a eu des vols sous le régime mobutiste, mais ils étaient surtout le fait de marchands internationaux.

Une telle restitution ne risque-t-elle pas de vider le musée de Tervuren de sa substance ?

- Tervuren est un émissaire merveilleux pour la culture des peuples africains. L'exposition « Trésors cachés» a été une réussite exceptionnelle. Mais il faut bien reconnaître que l'art congolais, qui y constitue la majorité des collections et recèle quelques oeuvres remarquables, présente surtout des pièces existant en une multitude d'exemplaires. Les mêmes lances, les mêmes haches. Choisir parmi ces doublons les pièces les plus symboliques ne viderait en rien la substance du musée et aiderait à compléter l'échantillon présenté par les musées congolais. D'ailleurs, certains collectionneurs belges et étrangers possèdent souvent des pièces plus intéressantes d'un point de vue scientifique et financier que celles de Tervuren. Il en va de même pour les grands musées, comme ceux de Londres ou de New York.

Propos recueillis par

PASCAL MARTIN