Pierre Verstraeten avait sorti Sartre du purgatoire

C’est une grande figure de l’Université libre de Bruxelles qui vient de s’éteindre, à l’âge de 80 ans. Pierre Verstraeten, professeur de philosophie jusqu’en 1998, aura marqué trois générations d’étudiants… pour le meilleur et pour le pire

« Même en philosophie, la majorité des étudiants étaient largués à ses cours, tellement c’était brillant mais aussi difficile, se souvient Vincent de Coorebyter, le directeur du Crisp en partance pour la faculté de philosophie de l’ULB. Le mode d’expression de Pierre Verstraeten se rapprochait à certains égards d’un Lacan. C’était un français peu habituel, très virtuose et très difficile à suivre. Ses cours étaient de véritables shows, comme pouvaient l’être des cours de Lacan. »

Mais si Pierre Verstraeten a laissé une marque indélébile, ce n’est pas uniquement en raison des abîmes de perplexité dans lesquels la plupart de ses étudiants étaient jetés…

« Son grand mérite fut de prendre Jean-Paul Sartre au sérieux, à l’égal des grands philosophes de la tradition, alors que la génération “structuraliste” l’avait placé au purgatoire, poursuit Vincent de Coorebyter, lui-même grand spécialiste de l’auteur de La Nausée. Un Sartre qu’il faisait dialoguer avec Foucault, Lacan ou Derrida, mais aussi avec la tradition philosophie séculaire. »

Verstraeten exerça une influence importante dans la propagation de la pensée de Sartre, mais également dans celle de Husserl, de Heidegger, de Kojève et de tous ceux qui se sont inscrits dans le sillage existentialiste. De 1966 à 1992, il dirigea en effet la prestigieuse Bibliothèque de Philosophie, chez Gallimard – d’abord avec Sartre puis en solo. Il donnera à cette collection un rôle de carrefour entre la phénoménologie, l’existentialisme et la grande tradition idéaliste allemande.

En bon sartrien, Pierre Verstraeten avait le culte de la liberté. Il n’a jamais cherché à exercer une influence personnelle – ni même simplement à orienter ses étudiants. Une anecdote personnelle en guise de conclusion, qui en dit long à ce propos. Alors que je l’avais sollicité pour un entretien (sur Sartre), il m’adressa une réponse négative, avec cette explication : « Au fond toutes vos questions sont posables, mais pourquoi n’y répondriez-vous pas vous-même ? Le recours à l’autorité d’un tiers ne me semble pas justifiée pour régler des questions qui vous agitent vous. En tout cas, je vous remercie de l’hommage rendu à ma supposée “ autorité ”, mais même si c’était le cas je n’aimerais pas en user de cette manière. »…

Dans la biographie de Pierre Verstraeten, épinglons Violence et Éthique (Gallimard, 1972), consacré au théâtre politique de Sartre et L’anti-Aron (La Différence, 2008), réplique tardive à Raymond Aron, lequel publia, en 1973, Histoire et dialectique de la violence, qui répondait lui-même à Critique de la raison dialectique, sorti en 1960. Des ouvrages pour sartriens avertis, on l’aura deviné…