Pol Lenders avait fait jouer les plus grands au Pol's Jazz Club et au Bierodrome: il est mort à 83ans Le jazz pleure un king du swing

Pol Lenders avait fait jouer les plus grands au Pol's Jazz Club et au Bierodrome: il est mort à 83ans Le jazz pleure un king du swing

Du Carton Club au Bierodrome, Pol a fait mousser la note bleue en Belgique. Privé de ses bacchantes de légende, le jazz va manquer de «hot».

M anneke, prends seulement mon marteau pour casser «mon» piano, ça ira plus vite . En pleine crise de mystique rythmique, le pianiste américain Burton Green, du Free Form Improvisation Ensemble, n'en croyait pas ses yeux. Pol Lenders venait de sauter sur la scène de «son» club pour lui faire comprendre, massue à l'appui, que ce toucher énergique lui tapait sur les nerfs.

Pol était une grande gueule, il traitait les musiciens durement, se souvient Marc Danval, l'archiviste belge du jazz. Mais sa drôlerie sauvait toujours la situation. Au fond, c'était un tendre. Il s'est emporté avec tous ses amis sans jamais se brouiller avec personne. Il a exercé des tas de métiers. Avant d'ouvrir son premier club de jazz, le Carton Club, derrière la Grand-Place, il guidait les touristes français avec son accent bruxellois sur un vaporetto, à Venise. Ensuite, il a bonimenté pour un fripier en hurlant Qui veut mon beau pantalon? sur le trottoir de la rue Haute. Et puis on l'a connu portier au Ben-Hur, le dancing des «crapuleux de la strotje du Marché-aux-Fromages» qui fleurait bon la bagarre.

Pol était le fils d'une marchande de fleurs de la place Rogier. Il est mort mercredi soir, le coeur usé et les moustaches énormes. Il pétait toujours des flammes avec son look inusable. Comme il était grand et chauve depuis ses 45ans, personne ne l'a vu vieillir. Il était bien devenu un peu sourd, mais, du coup, il engueulait encore les gens plus fort qu'avant!

Al, patron rangé du Blue Note, le jazz club disparu des galeries de la Reine, témoigne: J'étais avec lui mercredi soir et il était encore comme une pile électrique. On se connaissait depuis 70ans. On jouait déjà ensemble à l'échoppe de sa mère, où mes parents achetaient leur bouquet du dimanche. Et on se partageait les frais de voyage des jazzmen américains, comme le saxophoniste Ben Webster, avec un petit club de Zottegem.

LA LÉGENDE DE KEITH JARRETT

Du jazz et de la bière: c'était le cocktail à succès du Carton Club, la première boîte de Pol. Tous les gens qui faisaient un carton en voiture étaient bienvenus au club. Les accidentés ne payaient pas l'entrée, à condition d'inviter des amis. Pol leur offrait un peu de Dixieland autour de quelques chopes. Sur sa lancée, il a ouvert le Pol's Jazz Club, rue Marché-au-Charbon, et l'histoire a vraiment commencé.

Il a été le premier à proposer des concerts de jazz moderne, alors qu'il n'aimait pas ça du tout! rappelle Danval. A l'époque, beaucoup de grands musiciens américains étaient réfugiés en Hollande, au Danemark ou à Paris, comme les saxophonistes Dext er Gordon ou Don Byas. Don avait épousé une Hollandaise. Il dépensait sa paie en whisky et autres liquides chez Pol, avant de demander un mot pour sa femme, en néerlandais, expliquant qu'on l'avait agressé pour lui voler son cachet.

S'il avait vendu son âme au new orleans, Pol gardait ses belles oreilles ouvertes à tous les styles. Il a fait naître des légendes, comme celle de Keith Jarrett.

Le bassiste Benoît Quersin, qui travaillait à la RTB, lui avait proposé de faire venir à Bruxelles le quintet de l'américain Charles Lloyd, qui avait joué avec le fameux Cannonball Adderley. Il y avait dans ce groupe un jeune pianiste stupéfiant, Keith Jarrett. Pol lui a proposé de jouer en solo chez lui pendant plusieurs semaines. Ensuite, il a donné un grand concert au Poche. Et c'est devenu la grande star qu'on connaît aujourd'hui...

LE PÈLERINAGE À NEW ORLEANS

Exproprié de la rue Marché-au-Charbon en 1969, Pol ranime une boîte de la rue de Stassart: le Victory Club, où les big bands swinguaient à la Libération. Fin des années60, Herbie Hancock, Ben Webster, Bill Evans, Chet Baker et tant d'autres y jettent les bases du jazz moderne. Mais un projet immobilier oblige Pol à débarrasser le plancher. Il entre alors dans ses années «Bierodrome», place Fernand Cocq, où il transforme l'ancien bar «Au Vigneron» en brasserie jazz.Autour d'un spaghetti Count Basie ou d'une assiette de scampis Sadi, le public applaudit des géants. Impayables, Toots Thielemans ou le pianiste de «Concert By The Sea», Erroll Garner, viennent jouer chez Pol pour le plaisir de déguster une des 60 bières à la carte.

Il est si populaire que le bourgmestre d'Ixelles, Albert Demuyter, lui demande de monter sur sa liste. Séditieux de nature, il acceptera pour mieux bougonner contre la politique et ne sera pas élu. Si je m'étais inscrit sous le nom de Pol et non de Léopold Lenders comme c'est la loi , dira-t-il, je serais conseiller communal depuis longtemps.

Cet échec électoral n'empêche pas le gratin du jazz belge de fêter ses 70ans place Rogier, dans une soirée fabuleuse où son nom illumine la façade de l'hôtel bruxellois! Pourtant, en 1991, il finit par remettre son Bierodrome et part enfin à la découverte mythique de La Nouvelle Orléans, à l'invitation de son ami Jef du Kelderke. Il n'avait encore jamais mis le pied aux Etats-Unis. L'Amérique l'a toujours intimidé. So long, Pol.

DANIEL COUVREUR