Portrait Ingrid Daubechie, boss des maths Diplômée de la VUB, elle enseigne dans la célèbre université américaine de Princeton Une ondelette, c'est une note de musique Le coeur et la tension

Portrait Ingrid Daubechie, boss des maths Diplômée de la VUB, elle enseigne dans la célèbre université américaine de Princeton

Ingrid Daubechies aime la lecture, les voyages, la cuisine et... les mathématiques. Enseignante à l'université de Princeton (USA), elle plaide pour une Europe scientifique.

JOËL MATRICHE

J 'aime cuisiner. Ingrid Daubechies, une des mathématiciennes belges les plus célèbres au monde, serait donc une femme comme les autres, ravie de pouvoir, le temps d'un ragoût ou d'un coq au vin, délaisser son tableau noir pour un livre de recettes coloré. Cela n'a rien d'incompatible: Il y a beaucoup de points communs entre la physique et la cuisine, confie-t-elle. J'aime comprendre le pourquoi des choses: pourquoi les ingrédients se lient, pourquoi une mayonnaise prend...

Née à Houthalen (Hasselt) en 1954, elle se distingue par ses travaux en physique théorique à la VUB et par un postdoctorat aux Etats-Unis. Puis retour au pays, comme assistante d'abord, comme professeur ensuite. J'avais bel et bien l'intention de rester en Belgique mais un homme m'en a dissuadée: celui qui est devenu mon mari et qui travaille dans les laboratoires de Bell, dans le New Jersey. En 1987, elle traverse donc l'Atlantique une nouvelle fois, l'amour en tête et des formules plein les poches. Sans surprise, elle intègre les gigantesques laboratoires AT&T Bell - vingt mille personnes, dont quatre mille chercheurs - mais la recherche fondamentale, le crissement de la craie sur le tableau noir, le contact avec les étudiants lui manquent: c'est la prestigieuse université de Princeton qui, en 1993, lui permet de renouer avec l'enseignement. Au coeur de ses syllabus? L'analyse par ondelettes: une technologie qui permet de décomposer des ensembles complexes en des unités de plus en plus petites et de plus en plus simples. Les ondelettes sont aujourd'hui à la base de l'analyse et du traitement des signaux, de la compression d'images, de la modélisation numérique et de l'imagerie médicale... On l'a compris, leurs applications sont de plus en plus nombreuses. Même si mon contrat ne prévoit pas que je m'occupe de recherche appliquée, j'aime discourir avec les ingénieurs, voir quels sont leurs besoins et quelles solutions on pourrait y apporter.

Membre de l'Académie américaine des arts et des sciences, lauréate de nombreux prix internationaux, auteur apprécié des revues scientiques, Ingrid Dauchebies n'en renie pas pour autant sa terre natale. J'essaie de revenir une fois pas an, explique-t-elle en évoquant sa famille, ses amis d'enfance et ceux de la VUB. Mais pas question pour autant de prendre racine: Un retour définitif en Belgique serait effectivement difficile, confesse-t-elle. Parce qu'elle est une femme - mon mari et mes deux enfants vivent aux Etats-Unis - mais aussi une scientifique: La flexibilité est beaucoup plus grande outre-Atlantique et les chercheurs ont à leur disposition des moyens informatiques impressionnants (...) Dans le système américain, les jeunes universitaires ont davantage d'autonomie et de responsabilités. En Europe, les choses sont beaucoup plus rigides: l'assistant dépend d'un professeur plus âgé et son rôle est souvent secondaire.

Voilà pourquoi elle plaide pour une Europe scientifique. Les contrats européens sont une bonne chose mais ce n'est pas suffisant. Aux Etats-Unis, nous travaillons pour un marché de 250 millions d'habitant. La flexibilité et la mobilité n'y sont pas de vains mots. Il faudrait qu'il en aille de même en Europe: les jeunes ont besoin de bouger et de travailler dans d'autres laboratoires.

Une ondelette, c'est une note de musique

Pour faire simple, et compréhensible, on peut comparer une ondelette à une note de musique ou à une lettre de l'alphabet: c'est la partie la plus simple et la plus petite d'un ensemble complexe. L'avantage de cette méthode de décomposition systématique est qu'elle offre la possibilité de reconstituer fidèlement le modèle initial ou au contraire, de le faire varier sur mesure. Les applications de cette compression d'informations sont nombreuses: stockage et transmission d'images, transmission de fichiers vidéo et visio-conférences, télé-surveillance, imagerie médicale, fichiers d'empreintes digitales... En bref, des systèmes où la fonction temps réel de compression-décompression est nécessaire. Avec, sans doute, une attention particulière pour la télévision numérique et la micro-informatique.

Pour la première, la percée des ondelettes ne sera possible que si le matériel, côté client, est moins cher que celui du MPEG-2 (le système actuellement en place) et que si le taux de compression est, à qualité d'image égale, sensiblement plus élevé (deux à quatre fois) afin que les opérateurs puissent mieux rentabiliser les canaux de distribution. Pour ce qui est de la micro-informatique, il faut noter que la prochaine norme JPEG (JPEG 2000), un des principaux standards de compression d'images fixes, fera grand usage de la théorie des ondelettes.

La transmission d'images animées par voie informatique (réseau local ou internet) pourrait également tirer profit des travaux de Ingrid Daubechies et de ses pairs: transfert de fichiers vidéo de PC à PC, télé-surveillance, téléconférences...

Jo.Ma

Le coeur et la tension JACQUES PONCIN, envoyé spécial MILAN

A peu près toutes les secondes, notre coeur se contracte pour envoyer le sang dans l'ensemble du corps, toutes les secondes donc nos artères voient arriver une onde qui y fait augmenter la pression, celle-ci rebaissant immédiatement après dans l'attente du nouveau torrent sanguin. Ces pressions, maximale et minimale, sont mesurées par le médecin et donnent les deux chiffres de la tension artérielle. Deux chiffres qui en disent long sur notre santé cardio-vasculaire...

Et qui pourraient même en dire beaucoup plus. Lors de la réunion que vient de tenir à Milan la Société européenne de l'hypertension, l'Ecole d'ingénierie biomédicale de Sydney a présenté une étude montrant qu'on pouvait, en utilisant les équations des ondelettes de Daubechies, remonter en quelque sorte vers le coeur et utiliser l'observation de la pression sanguine dans le bras pour estimer la pression dans l'aorte et la durée d'éjection du sang par le ventricule. Deux données qui permettent un diagnostic cardiologique très précis qui n'est normalement posé qu'avec des appareillages nettement plus sophistiqués.

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