PORTRAIT Philippe Lafontaine se complaît dans le paradoxe Même si l'intéressé préfère ignorer cette célébration, Philippe Lafontaine fête ses vingt ans de chanson. Pour lui, c'est un album et un spectacle de plus. Avec des cordes. Pour toujours, avec de jolies cordes

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Journaliste au service Culture Temps de lecture: 6 min

PORTRAIT Philippe Lafontaine se complaît dans le paradoxe Même si l'intéressé préfère ignorer cette célébration, Philippe Lafontaine fête ses vingt ans de chanson. Pour lui, c'est un album et un spectacle de plus. Avec des cordes.

J e ne compte pas les vingt ans. Ceux qui comptent sont ceux qui s'ennuient , dit Philippe, d'emblée. Je suis enclin à la fête musicale, pas à la commémoration. J'aime la fête inutile. Je me satisfais du présent, c'est la recette du bonheur. Lafontaine a tout de suite le verbe fleuri. C'est naturel chez ce poète trop modeste pour l'affirmer, ce saltimbanque des mots qui joue sur leur sonorité et leur double sens.

Lafontaine, c'est le sourire épanoui du bon vivant. De l'homme qui a appris les saines valeurs dans les cabarets à chansons. Avec son complice Pipou, qu'il vient encore récemment de retrouver sur scène. Ou avec Maurane, à qui il donne parfois des chansons. L'amitié, c'est du sérieux chez ces gens-là. Faut dire qu'il a commencé très tôt à l'entretenir. A 15 ans, Philippe abandonnait les études traditionnelles pour titiller la muse. J'étais déjà un réfractaire, individualiste chronique et congénital. J'étais pressé. Avant de se lancer dans le beau métier de la chanson, il tente Saint-Luc et ses ateliers de gravure, lithographie, sérigraphie... Encore trop régimenté pour moi. Je grattais déjà la guitare mais avec une notion artistique non définie.

Mais il faut bien vivre, et comme Philippe ne perd pas son temps pour se marier et fonder famille à 22 ans, il s'adonne à l'alimentaire artistique: des décors, des petits Mickey pour le magazine «Blondie», des travaux dans le bâtiment, des toitures, des pubs et génériques TV,... Ça ne m'empêchait pas le soir de chanter dans les clubs. Je l'ai fait durant douze ans avec Pipou. C'est un écolage parfait, cette promiscuité. La Belgique condamne à la polyvalence. Si tu veux survivre, il n'y a pas trente-six solutions. Je me souviens même d'une musique pour un documentaire sur la vache. C'est tout dire. Au départ, je n'étais pas comme ça mais, finalement, ça m'a préservé des racismes musicaux inutiles. Aujourd'hui tout est sectarisé, les télés sont thématiques. Ça me pousse à adorer l'éclectisme.

AFFAIRE À SUIVRE

Il faudra dix ans à Lafontaine avant que le succès de «Coeur de loup» ne le révèle au grand public. Dès 1978, il publie son premier album, «Où», avant de se retrouver aux côtés de Maurane à l'Olympia et de tourner avec le spectacle «Brel en mille temps». Deuxième album en 81 («Il faut bien que ça roule»), troisième en 87 («Charmez»)... En 88 sort la compil «Affaire à suivre» avec «Coeur de loup» publié en France l'année suivante. Numéro un au Top 50, disque d'or et Victoire de la musique: Lafontaine est au sommet.

Ça hache menu, la reconnaissance, heureusement que j'avais eu le temps en dix ans d'observer les moeurs du show-biz. Avec le succès, on ne peut plus dire si une femme vous aime objectivement. Moi j'ai été vigilant et je suis toujours avec la femme que j'ai épousée avant ce succès. L'égocentrisme de l'artiste continue à m'effrayer. Pour traverser les doutes de la création, il faut un égoïsme des convictions mais l'altruisme du doute.

Sa manière à lui de résister aux feux de la rampe du succès, c'est par exemple d'accepter de représenter la Belgique à l'Eurovision mais sans vouloir que sorte en disque la chanson «Macédomienne». C'était seulement une manière de mettre un peu ma femme en pleine lumière, c'est pour elle que j'ai fait l'Eurovision puisqu'elle est de là-bas et que c'était à Zagreb. Je ne le referai plus car c'est inconsistant mais je ne regrette pas. «Alexi m'attend», c'était pareil: les gens ne pensaient pas que c'était le chanteur de «Coeur de loup». J'ai tout essayé, même des conneries, pour surmonter ce succès. Ce n'est qu'avec «Folk- lores imaginaires» et maintenant «Pour toujours» que j'ai fait ce qui me ressemble, que j'ai commencé à me faire plaisir. C'est comme ça que j'ai trouvé mon bonheur et ma liberté.

L'APANAGE DE L'AUDACE

La vie n'est pas facile pour autant. Le doute guette, surtout quand le succès n'est pas forcément au rendez-vous. Sans parler des chicanes d'une industrie qui n'est pas un enfant de choeur: Ma carrière est une suite d'entubages fastes. J'essaie maintenant que ce ne soit plus au même endroit.

C'est ainsi que Lafontaine produit lui-même ses disques et se contente d'une distribution indépendante. La promotion? Il tient à la faire lui-même. J'ai appris le sens du commercial par la force des choses. Je n'ai jamais voulu abandonner, avant «Coeur de loup», car ç'aurait été perdre dix ans de ma vie. Je suis opiniâtre. C'est monter sur la montagne qui est intéressant, plus que d'être en haut.

Laborieux et industrieux, Lafontaine passe son temps à mélanger les genres. C'est l'apanage de l'audace, dit-il. Mêler différentes cultures sur «Folklores imaginaires» ou revoir la structure de la chanson par le biais des cordes sur «Pour toujours»:

Il faut s'inspirer de tout. Si la belgitude doit exister, il ne faut pas la chercher dans le passé mais la réinventer. La langue influence la mélodie, la poésie du monde comme la musique contemporaine me font réfléchir sur la fonction du chant. La chanson française de Piaf à Brel ne se danse pas, elle s'écoute. Aujourd'hui on écoute la chanson de façon plus subsidiaire. La Belgique est un pays imaginaire, j'ai parfois l'impression d'être Peter Pan vivant dans un pays de nulle part.

Reconnaissant souffrir de doutes noirs, Lafontaine, à force de fausser les pistes, a une image devenue floue auprès du public:

C'est mon côté Don Quichotte. Je voulais ne pas être étiqueté mais je le suis. Ça m'énerve, cette dictature des étiquettes. Il faut assumer le paradoxe. J'essaie de me placer entre le commercial et le culturel. Les deux purs et durs ne m'intéressent pas. J'aime être accepté partout. On me tolère, ça m'arrange. Je ne cours pas après la marginalité absolue. C'est une manière d'être libre. Je me targue d'être un chanteur de variété mais pas consensuel...

THIERRY COLJON

Pour toujours, avec de jolies cordes

La nouvelle production de Philippe Lafontaine s'appelle «Pour toujours», un disque réalisé en collaboration avec Daniel Capelletti, professeur au Conservatoire de Bruxelles. Le premier de classe et le cancre , s'amuse Philippe, pas peu fier pour «Bibi débraye» d'un rythme 5/8 guère usité depuis le «Take five» de Desmond/Brubeck. Pour ce disque, comme pour toujours, Phil ne voulait pas de chansons avec simplement des cordes pour faire joli. Sur ce disque, les cordes font partie intégrante de la structure des chansons.

Si l'écoute de Debussy et de Stravinsky a présidé à cet album, restent de belles chansons préservant le style tendre et romantique du chanteur qui adore inventer les mots. Éropathe et mélophile , il voue alléchance à la conjouissance . Il s'encoquille et s'opalise quand les sentiments extrêmes le dé- sétreignent. Lafontaine batifole au royaume des mots, des sons et des notes. Notre devoir est de sophistiquer le langage, lâche-t-il.

Sur scène, un quatuor à cordes viendra confirmer la tendance. Avec un «Coeur de loup» remanié. Pécadille faste. Lafontaine a compris qu'on ne fait pas sa vie avec des succès mais avec des sentiments. Il y aura les deux dans son nouveau spectacle...

T.C.

Philippe Lafontaine sera du jeudi 12 au samedi 14 novembre à l'Ancienne Belgique, le mardi 24 au Théâtre royal de Namur et le samedi 28 au Forum de Liège.

Album «Pour toujours» (AMC).

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