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Portraits de familles (XII) Les Favereau: une forme moderne de féodalité Une vraie vie de château «Je n'ai jamais gagné ma vie» MODE D'EMPLOI

Chef du service Société Temps de lecture: 8 min

Les Favereau: une forme moderne de féodalité

Portraits de familles (XII).

Ils sont sans doute les derniers vrais châtelains du Luxem -bourg.Regard autocritique.

UN DOSSIER

d' Eric Burgraff

Passer sous un petit pont flanqué d'armoiries. Moutons, bovins et chevaux paissent dans de larges prairies. Monter. Au sommet, un petit château. Belles pelouses. Vue superbe sur la vallée.

Nous sommes dans le domaine des Favereau de Jeneret. A Jeneret précisément, près de Durbuy. Le village n'est à nul autre pareil. Très mignon, il vit, à quelques jours de l'an 2000, une forme moderne de féodalité. Ce n'est pas nous qui le disons mais le baron de Favereau, châtelain du lieu.

Fin du XVIII e siècle, le premier Favereau acquiert par mariage le château-ferme installé au centre du village. Ses descendants se retrouvent bientôt mayeurs des lieux d'une part, enfoncés jusqu'au cou dans la politique provinciale d'autre part. Ainsi, Paul-Michel devient président du conseil tandis que son fils Paul-Louis se retrouve ministre des Affaires étrangères et président du Sénat. Paul-Louis, c'est «le» personnage de la famille , explique aujourd'hui Paul-Charlesde Favereau. Il a été conseiller de Léopold II dans toute sa politique extérieure. On lui doit aussi ce que Jeneret est devenu: un village sous l'influence permanente de son châtelain.

Disposant de moyens importants via son épouse, fille de banquier, Paul-Louis de Favereau étendra considérablement le domaine. Son fils, Paul-Emile, père de l'actuel baron de Favereau, fera de même. Ils ont acheté tout ce qui se vendait. Tout, c'est-à-dire bois, prairies, fermes et maisons. Le domaine fait aujourd'hui plusieurs centaines d'hectares dont un tiers de bois et deux tiers de prairies, et les héritiers de Paul-Emile sont propriétaires de deux maisons sur trois dans le village. Mes aïeux achetaient les maisons entre 500 et 800 F avant la Première Guerre mondiale et entre 5.000 et 10.000 F dans l'entre-deux-guerres. A chaque fois, le principe était le même: le baron rénovait le bien et le louait. C'étaient des loyers modestes. Aujourd'hui encore, on loue les maisons les moins confortables à 1.000 F par mois. Pour les autres ce sont des prix classiques.

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la famille Maus de Rolley

Une vraie vie de château

L'année 1858 est importante pour Jeneret. Paul-Michel Favereau quitte la ferme seigneuriale du village pour se construire un château digne de ce nom sur la hauteur: une immense bâtisse en brique, de style Tudor.

Outre les ouvriers occupés dans les champs et les forêts, une douzaine de personnes travaillaient au château en permanence: une cuisinière et deux filles de cuisine, deux domestiques, un maître d'hôtel, une fille de quartier pour le linge, une gouvernante, un précepteur, deux chauffeurs... S'ils étaient châtelains, les Favereau étaient également bourgmestres. La fonction est restée dans la famille durant 100 ans entre 1831 et les fusions de 1977.Le tout sans... suffrage universel. On n'a jamais voté ici à Jeneret. Et il n'y a jamais eu d'autre liste. Si on sentait une opposition on s'arrangeait. Ainsice cafetier du village réputé pour «ne pas bouger sa casquette quand le château passait». Paul-Charlesen fera son jardinier. Et dans la foulée, son échevin. C'était pratique, on s'asseyait au jardin et on arrangeait les affaires de la commune. Nous avions un budget d'un million et demi pour 200 habitants. C'était folklorique! Je réprimandais la mère de famille qui ne se conduisait pas bien, je prêtais le matériel pour faucher les accotements, etc.

Dans la foulée, la famille régnait en maître sur nombre de choses. La pêche au ruisseau lui était réservée ainsi qu'à quelques privilégiés: le curé, le secrétaire communal et même les gendarmes. De temps en temps, les Favereau se faisaient mécènes. Ainsi, ils construiront un cercle paroissial - encore en fonction - et une école catholique. Ils créeront aussi une laiterie et une carrière coopératives.

Un mécénat qui valait bien quelques faveurs toujours d'actualité. Dans l'église, la famille a une «tribune» privée. Le châtelain et la châtelaine ont droit à un prie-dieu; leurs enfants, des chaises confortables. Sur les murs, des souvenirs mortuaires. Sous les pieds, le caveau familial. Lorsque vient le moment de la communion, la famille passe en premier. C'est un privilège excessif. Il faudra un jour trouver une formule pour que cela évolue!

Paternalisme dépassé? Les «extérieurs» ne comprennent pas. Nous sommes en situation supérieure et les gens viennent nous trouver car nous avons des moyens. Alors on les aide. Ce système étonne ou scandalise. Mais ce sont les gens qui nous ont donné notre autorité, nous ne l'avons pas imposée.

Il est tout aussi vrai que le personnel n'était pas grassement payé. Que dans des temps reculés, il n'était pas toujours déclaré. Quand on nous attaque je dis: vous critiquez mais vous n'étiez pas là! Les gens n'étaient pas malheureux à Jeneret. Et quand ça n'allait pas, ils venaient au château.

Et ce qui peut paraître comme un privilège est parfois vécu comme une contrainte: en tant que châtelains, nous sommes tenus d'aider. C'est une forme moderne de féodalité. Avant la guerre, nous étions les «maîtres» et les domestiques étaient les «sujets». C'était les termes de l'époque, la coutume. Et ça ne traduit pas nécessairement une relation dominant/dominé.

«Je n'ai jamais gagné ma vie»

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de Jeneret. Le château, le vénérable château Tudor, symbole de la puissance des Favereau, est voué aux bulldozers. Par Paul-Charles de Favereau lui-même. Parce qu'un château pareil, c'est bien pour marier sa fille mais c'est tout, explique-t-il. Le château avait été construit pour y vivre avec un faste qui n'était plus d'époque. J'ai dû prendre une grosse décision. Et je ne la regrette pas.

De fait, récupérant portes, cheminées et autres pierres de tailles, Paul-Charles transforme bientôt une des deux dépendances en un petit château de Jeneret, correspondant mieux à la vie contemporaine. Dans la foulée, il écrit l'histoire du château précédent. Avec maints détails et anecdotes. Pour que demain on sache encore. L'histoire précisément, c'est sa passion. Avec le patrimoine. Avec la dendrologie (botanique des arbres). Avec les bonsaïs. J'en fais le tour chaque matin avec un sécateur. Avec la chasse enfin.

Mais Paul-Charles de Favereau n'a pas que des loisirs. Même si... je n'ai jamais gagné ma vie. Entendez: je n'ai jamais eu, ni de patron, ni de métier précis. Parce que des revenus, Paul de Favereau en a eu, comme tout le monde dans ce milieu: coupes de bois, fermages, actions, administrateur de sociétés, etc.

Nos parents s'efforçaient de nous apprendre le métier de parfait châtelain. Oui, châtelain, c'est un métier. Et tout ce qu'a fait mon père, je l'ai fait. Les Favereau ont été conseiller provincial (le père fut aussi président), président pour le Luxembourg de l'association de la noblesse, président de la société des bibliophiles liégeois, bourgmestre, président du comice de Durbuy, président du «Cheval de trait ardennais», président de... J'ai une liste comme ça de toutes ces choses où je me suis investi. Ce qui ne veut pas dire que tout fut brillant.

Paul-Charles de Favereau a aussi passé mal de temps à gérer la propriété, les forêts notamment. On est complètement fou d'avoir des bois. Ça ne rapporte rien. C'est un luxe. Cela dit, le patrimoine, ça tient une famille!

En famille

Paul-Charles de Favereau et son épouse, la comtesse de Briey (des Briey de Laclaireau), ne sont pas les seuls membres de la famille à vivre à Jeneret. Deux de leurs enfants ont repris des fermes locales. Et le comte Philippe Greindl, beau-frère de Paul-Charles, est domicilié au moulin de Bende, à quelques kilomètres du château. Nous vivons tous ici dans une grande proximité familiale , commente le châtelain. Et c'est très bien ainsi.

Propriétaire...

de la sacristie

Outre les deux tiers des maisons du village - tout le centre historique en fait - les Favereau sont également propriétaire du cercle paroissial et... de la sacristie de l'église. Ceci en vertu d'une erreur cadastrale. Il faut dire que l'église est construite tout contre la ferme-château, propriété familiale.

D'un Paul à l'autre

Les Favereau appellent l'aîné de famille «Paul» suivi d'un autre prénom. La tradition vient des Grognart, cette dynastie de fondeurs de cloches qui apporta Jeneret dans le patrimoine des Favereau voici deux siècles.

MODE D'EMPLOI

Les propriétaires de grands domaines agricoles sont souvent confrontés aux soucis du bail à ferme. Explications.

La première véritable loi sur le bail à ferme date de 1969. Elle offre une sécurité maximale au fermier qui réalise une exploitation agricole sur un bien loué. Sachant les investissements auxquels sont confrontés les agriculteurs, il était important qu'ils ne perdent pas une terre ou un bâtiment au gré de l'humeur du propriétaire.

La loi déroge au sacro-saint principe de la «liberté des conventions». En clair, elle prime tout accord écrit. Elle fixe très précisément par exemple le prix des fermages: le revenu cadastral multiplié par un coefficient variant selon les régions. La loi fixe aussi la durée: 9 ans, reconductibles automatiquement pour 9 ans, puis pour une durée indéterminée. Un bail à ferme n'arrive jamais à expiration de lui-même!

Le propriétaire ne pourra redevenir maître de son bien que dans de rares cas, comme par exemple s'il l'exploite lui-même à des fins agricoles ou s'il en fait un terrain à bâtir. Ceci dans des conditions draconiennes prévues par la loi. Ultime détail: la vente du bien - toujours à certaines conditions - ne remet pas en cause le bail à ferme. Par contre, dans ce dernier cas, le locataire est - à prix et conditions égales - prioritaire sur tout acheteur. Cerise sur le gâteau: le propriétaire est tenu par la loi d'effectuer les grosses réparations. Des grosses réparations dont le coût ne soutient pas la comparaison avec les revenus du fermage.

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