PROCES BAVURE OUSSEKINE

La mort d'Oussekine: procès

parisien de deux flics ordinaires

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

PERMANENT

Paris, 22 janvier.

Malik Oussekine (22 ans), tabassé par des «voltigeurs» de la brigade motocycliste spéciale anti-manifs, meurt dans le hall d'un immeuble parisien où il avait tenté d'échapper aux policiers lancés aux trousses d'étudiants attardés, dans les rues du Quartier-Latin.

C'était la nuit du 6 décembre 1986, à 1 h 30 du matin, après la manifestation étudiante contre la réforme (Devaquet) de l'enseignement supérieur...

Deux des policiers (on n'a rien pu prouver contre le troisième, Christian Giorgi) qui s'étaient acharnés sur le jeune Malik, se retrouvaient, lundi, dans le box des accusés, devant la cour d'assises de Paris: l'ex-brigadier chef Jean Schmitt (56 ans), aujourd'hui à la retraite, et le gardien de la paix Christophe Garcia (26 ans).

Malik Oussekine, né à Versailles, français d'origine algérienne, était un jeune homme de complexion délicate: il souffrait d'insuffisance rénale et devait souvent recourir à la dyalise.

Mais s'il était prouvé, au cours de ce procès, que sa mort est due aux violences qu'il a subies cette nuit-là, en présence d'un témoin horrifié - un fonctionnaire du ministère des Finances qui rentrait chez lui - les deux accusés encourraient, vu les fonctions qui étaient les leurs la nuit du drame, vingt ans de réclusion.

Prévenus en liberté

pendant trois ans

D'emblée, lundi, dans la salle d'audience comble, une anomalie a frappé l'assistance. Le président Jean Ferré a évoqué le statut des prévenus tout au long de l'enquête (qui a duré trois ans!): les deux policiers étaient restés libres.

Ce n'est qu'au moment du procès que, comme l'exige la loi, ils se sont constitués prisonniers. Libres, des inculpés qui risquent vingt ans de prison...

Pourtant, l'acte d'accusation mentionne longuement les charges qui pèsent sur eux. Elles sont écrasantes, même si le brigadier Schmitt nie toute participation aux faits et si le policier Garcia se retranche derrière les ordres reçus, qui étaient énergiques, et leur exécution pondérée: Des coups limités en nombre et en intensité.

Mais il y a ce témoin gênant et le témoignage d'ambulanciers et d'un médecin circulant par hasard, cette nuit-là dans cette rue-là, et que d'autres témoins rameutés purent arrêter, peu de temps après le départ des «voltigeurs».

Paul Bayzelon, ce témoin qui a ouvert la porte du hall du 20, rue Monsieur-le-Prince, à l'étudiant affolé (porte qui fut rouverte avec force par les policiers en chasse), ce témoin a vu les «voltigeurs» jeter Malik Oussekine à terre, le matraquer et lui porter de violents coups de pied à la tête et sur tout le corps. Jusqu'à ce que, couvert de sang, il ne bouge plus.

Témoin tabassé

Ce témoin a aussi ramassé un revolver perdu par le commando: mal lui en prit, les policiers revinrent chercher l'arme et... tabassèrent aussi le témoin, jusqu'à ce que celui-ci puisse exhiber sa carte de fonctionnaire!

C'est ce mardi que la cour (neuf jurés, huit femmes, un seul homme) entendra M. Bayzelon et que les choses deviendront plus difficiles pour les deux policiers. Lundi, le temps qui leur a été consacré à l'audience a permis de brosser un portrait exemplaire de deux policiers ordinaires. Jean Schmitt, qui fut ouvrier imprimeur mais passa à la police par crainte du chômage: un chef bien dans sa peau, très apprécié de ses supérieurs, souffrant seulement d'amnésie pour l'épisode du 6 décembre 1986.

Christophe Garcia, sportif (football) et entraîneur dans une école de police. Par malheur, ils faisaient parfois partie des «voltigeurs»...

JACQUES CORDY.