Requiem (moderato)

vril 1979. Après quelques années à la présidence du CVP, Wilfried Martens devient Premier ministre. Il le restera jusqu’en 1992, (quasi) sans interruption.

Nous voilà partis pour les années Martens. Marquées par une instabilité politique inouïe. Et par ces plans d’économie auxquels condamnent une conjoncture économique difficile et un endettement public monstrueux. Les années 80 seront celles de l’austérité et des « conclaves » à 100 milliards où sécheront, autour de Wilfried Martens, les Mark Eyskens, Willy Claes, Jean Gol et autres Philippe Maystadt.

Mais nous sommes donc en avril 1979. Et voilà le gouvernement Martens I (socialiste/social-chrétien/FDF).

Il tiendra 288 jours.

Parce que le plan Eyskens n’a été exécuté qu’en partie (fiche 21) et parce que le Pacte d’Egmont est mort au berceau (fiche 22), Martens I rouvre le dossier pour tenter de créer ces régions qui traînent au frigo depuis 1970. Mais le gouvernement s’enlise vite. Il bute toujours sur le différend qui a expliqué le demi-échec du plan Eyskens. La Flandre veut un « régionalisme à deux ». Les francophones veulent un « régionalisme à trois » où Bruxelles aurait un statut identique à celui des Régions flamande et wallonne. Le 16 décembre 1979, en congrès, Eric Van Rompuy, le fougeux président des Jeunes CVP, s’exclame : « Bruxelles ne deviendra jamais, ni aujourd’hui, ni demain, une région à part entière ! »

Entre le FDF et le CVP, la relation est mauvaise depuis la mise en place du gouvernement. Elle va définitivement pourrir quand les Flamands exigent que le parlement national (qu’ils dominent) puisse annuler les législations qui seront prises par les régions (dans leur chef, il s’agit de pouvoir contrôler Bruxelles où les néerlandophones seront minoritaires). Passons les péripéties : le 16 janvier 1980, Martens se rend au Palais et demande au Roi de révoquer les membres FDF du gouvernement - les ministres et secrétaire d’Etat concernés (Persoons, Outers, Defosset) apprendront leur « licenciement » par la radio ! Plus tard, Martens expliquera que Baudouin a accueilli cette révocation « sans réserve ». « Le Souverain n’appréciait clairement pas le FDF… »

On est en janvier 1980. Le FDF parti, voilà Martens II (social-chrétien/socialiste).

Il tiendra… 77 jours.

Sans le FDF, la majorité ne dispose plus au parlement des deux tiers nécessaires à la réforme de l’Etat. Et puis, Bruxelles continue à diviser les partenaires de la majorité. Total : le gouvernement chute.

On est en mai 1980. Voilà Martens III (socialiste/social-chrétien/libéral).

Il tiendra… 142 jours.

Mais ce délai sera suffisant pour débloquer une partie de l’affaire. On s’accorde sur ce scénario : a. on exécute en vitesse les points qui ne fâchent pas ; b. on se donne du temps pour régler le point qui fâche. Le point qui fâche, c’est Bruxelles. On est en 1980 : l’on convient de régler son sort avant les communales de 1982. Les points qui ne fâchent pas font l’objet des lois spéciales des 8 et 9 août 1980. L’on donne vie aux Régions wallonne et flamande (1) et on amplifie les compétences des trois Conseils culturels créés par Gaston Eyskens (et qu’on appelle désormais les Communautés française, flamande et germanophone). Les régions agiront dans des matières liées au sol (l’aménagement du territoire, l’urbanisme, l’environnement, le logement mais aussi l’emploi, les aspects régionaux de la politique économique, etc.). Les communautés agiront dans les domaines liés à la personne (culture, jeunesse, sports, aide aux personnes, etc.). Les parlements de ces institutions (on utilise alors le mot « conseil ») seront formés des députés et sénateurs nationaux (fiche 21). Régions et communautés disposeront d’exécutifs propres, détachés du gouvernement national (2). Il est dit que Régions et Communautés agiront par décrets. Qu’ils auront une valeur égale à la loi. Et qu’une Cour d’arbitrage réglera les litiges entre lois et décrets. (3) Els Witte et Jan

Craeybeckx écrivent : « Il serait excessif de prétendre que les Belges furent nombreux à comprendre la portée des textes adoptés au début août 1980. » Commentant cette deuxième réforme de l’Etat, ils parlent d’une « étape prudente vers le fédéralisme… »

Son devoir accompli, Martens se remet aussitôt à la tâche budgétaire. Et c’est aussitôt la brouille. PRL et PVV claquent la porte. Martens III chute.

On est en octobre 1980. Voilà un Martens IV (socialiste/social-chrétien).

Il durera… 162 jours.

Il tombe le 31 mars 1981 sur le budget. Et là, Baudouin s’énerve. Le Roi réuni au Palais dix-neuf personnalités (Premier ministre, présidents de parti, les présidents de la Chambre et du Sénat etc.) et leur déclare : « La crise est ouverte une fois de plus. (…) Le moment est venu où les différends de tous genres doivent passer au second plan par rapport à des mesures de sauvetage. Si nous étions en guerre, c'est ce que nous ferions. Or, nous sommes en guerre : guerre pour la survie de notre appareil économique, pour le bien-être de tous (…). Il faut restaurer la stabilité gouvernementale. (…). Il est indispensable qu’elle (la crise) soit brève ».

Martens à terre, Mark Eyskens (le fils de Gaston) prend le relais. Il durera… 5 mois.

On est alors en décembre 1981. Après Eyskens, s’installe un Martens V (libéraux/sociaux-chrétiens).

Il durera… 4 ans !

Les libéraux revenus au pouvoir, le communautaire file à l’arrière-plan. PRL et PVV ne sont pas demandeurs et les soucis sont ailleurs. On avait promis de régler le cas de Bruxelles avant les communales de 1982. Mais les impératifs du moment (assainir) l’emportent sur l’envie d’ouvrir le frigo institutionnel et de provoquer une nouvelle crise. On s’en tient donc à un fédéralisme à deux.

En 1987, Martens VI chutera (officiellement) sur Fourons. Officiellement ? Il est désormais établi que les sociaux-chrétiens ne voulaient plus poursuivre l’aventure avec les libéraux (et singulièrement avec un certain Guy Verhofstadt, ministre PVV du Budget). Les Fourons auraient ainsi servi de prétexte.

Les Belges votent en décembre 1987. Quelques mois plus tard, les socialistes reviennent au pouvoir. Et, avec eux, l’exigence de faire naître cette Région bruxelloise que l’on attend depuis 1970.

(1) Région flamande et Communauté flamande ont aussitôt lié leurs destinées, ne formant qu’une institution.

(2) A partir de 1981, Région flamande, Région wallonne et Communauté française disposent d’un exécutif propre, détaché du gouvernement national. Si la Région bruxelloise attendra1989 pour être créée, le gouvernement national comptera en son sein, dès 1981, des ministres en charge des affaires bruxelloises. Un exécutif sans parlement et, à dire vrai, sans grand pouvoir. Rappelons qu’une Agglo bruxelloise a été créée en 1971. Couvrant les 19 communes, elle préfigure l’institution régionale. Ses membres ont été élus en 1971. Jusqu’à son effacement (en 1989), elle ne fera plus l’objet d’élections.

(3) Installée en 1984, elle sera opérationnelle en 1985.