SEUL LE PIRE EST SUR,TOPOR LE SAVAIT MIEUX QU'UN AUTRE DESSINATEUR,COMEDIEN,ECRIVAIN FRANCAIS D'ORIGINE POLONAISE,ROLAND TOPOR

Seul le pire est sûr, Topor le savait mieux qu'un autre

Dessinateur, comédien, écrivain français d'origine polonaise, Roland Topor est mort mercredi à Paris à l'âge de 59 ans des suites d'un accident cérébral.

C'était un touche-à-tout qui avait mis son talent au service d'un humour dévastateur et iconoclaste, un éternel déconneur comme il se définissait lui-même, qui refusait d'être enrôlé sous la moindre bannière et surtout pas celle des humoristes et de leurs exégètes qui finissent par ranger leurs pantoufles dans l'armoire de tout le monde.

Pour lui qui avait fait ses débuts de dessinateur avec le groupe «Panique» dont il était le cofondateur avec Jodorowski et Arrabal au début des années 60, il n'y avait pas de tabou. Ou plutôt les tabous excitaient sa verve comme le symptôme le plus éloquent de la funeste habitude de l'humanité à se voiler la face. Il s'autorisait donc à y fourrager de son crayon-bistouri, extirpant les petites lâchetés comme les monstruosités plus tenaces et les hypocrisies, la bêtise crasse que le monde, le beau de préférence, dissimule sous le masque de la bienséance ou de l'efficacité satisfaite.

Topor, cependant, avouait qu'en dépit des apparences, il ne pouvait pas «rire de tout» mais bien de la manière dont tout était traité, de l'exploitation médiatique des situations les plus malheureuses. Cela avait le don de déchaîner son ire et de mobiliser sa plume. Rabelaisien célèbre pour son rire tonitruant et un physique tout en rondeur, si lié à ses dessins qu'on aurait voulu croire qu'il s'était programmé lui-même, Topor était un peu devenu le clown de service, aux réactions stéréotypées, perdant au fil des ans, et face à une réalité méchamment concurrentielle sur le plan de l'horreur, de son pouvoir subversif.

SES CLASSES A HARA-KIRI

N'empêche, il a toujours eu plus d'un tour dans son sac et le poète, le dessinateur délicat, presque suave - capable d'allier la plus grande subtilité de trait à la lucidité la plus aiguë - ont toujours coexisté avec le scatologue ou le pornographe qu'il était par nécessité et par goût, convaincu que ces contingences permettaient, mieux que toutes autres, de jeter bas les masques et de remettre sur ses pattes arrière, la bête qui sommeille en chacun des autres !

Il ne faudrait pas oublier, aujourd'hui moins que jamais, que c'est en moraliste et en homme cultivé - aussi familier de Sade que de Goya et de Kubin - que Topor avait fait des cabinets son royaume. Et sans doute devait-il au magazine Hara-Kiri, où il avait fait ses classes, ce souci de dissimuler sous la livrée boulevardière du dessinateur bête et méchant son énergique combat contre le ramollissement des cervelles.

Nourris de tout un patrimoine artistique, les meilleurs de ses dessins engrangent bien des influences que son style, entre merveilleux et noirceur, transcende allègrement. Faits divers XIXe siècle où le fabuleux s'accommode du détail atroce, dadaïsme, surréalisme, tableaux ivres - de Goya à Rops en passant par Munch, Ensor et surtout l'Autrichien Kubin et ses dessins «maléfiques» - Topor, c'est sûr, ne venait pas de nulle part.

Et pour commencer, il était le fils d'un maroquinier polonais, Abraham Topor, d'abord sculpteur puis peintre naïf, aussi tendre et léger que le rejeton pouvait être vilain et cruel. Ce nom de Topor qui signifie hache en polonais fut déterminant : «Topor parce que hache, Roland parce que Romain Rolland», avait-il coutume de dire. Et l'enseigne d'une galerie d'art bruxelloise qui a, récemment encore, exposé ses dessins, évoque, avec cette hache-peigne plantée comme un dogme à travers le crâne, le meilleur de l'artiste.

TOUTES CORDES A SON ARC

Cauchemars anatomiques, dé-sastres du corps vécu comme un boulet, agressivité de la nature, décervelage sous le coup des idéologies totalitaires auxquelles son appartenance juive le frotte dès sa tendre enfance, le dessinateur a mis ces thèmes récurrents au service des activités les plus diverses comme les affiches choc pour Amnesty International et de nombreux films et spectacles ou l'émission Téléchat pour les enfants qui avait fait en son temps monter l'audimat et «donnait la parole aux choses», avec le chat Groucha et l'autruche Lola...

C'est le poète qui prend le dessus quand Topor conçoit et réalise les personnages et les maquettes de «La Planète sauvage», long métrage d'animation réalisé par René Laloux et primé au Festival de Cannes en 1973. Ou quand il illustre Marcel Aymé et Arrabal, écrit plusieurs romans, notamment « Le Locataire chimérique» (1964) adapté au cinéma par Roman Polanski, « Portrait en pied de Suzanne» (1978), des nouvelles «Joko fête son anniversaire» (1970, prix des Deux magots), «Café panique», «La plus belle paire de seins du monde». Récemment, il avait publié «Jachère party».

Au théâtre, il a écrit pour Jérôme Savary et le Grand Magic Circus et monté avec Jean-Michel Ribes «Batailles» en 1983, décoré « Les mamelles de Tirésias» de Poulenc en 1985, revisité le marquis de Sade dans «Marquis» avec d'étranges marionnettes animales, et surtout Jarry et «Ubu roi».

Chemin faisant, Topor était même venu à la peinture, subvertissant l'art «sérieux» en bombant toiles et papiers de figures félines où un surréalisme à la Magritte - le Magritte des débuts - avait laissé sa trace. Camille Von Scholz, une galerie bruxelloise a exposé à plusieurs reprises ces incursions dans le domaine de la peinture. Mais même si elles ne manquaient pas de qualités, elles n'ont jamais eu la personnalité incisive et cruelle des tout beaux dessins où Topor révèle sa vraie nature, sombre et romantique.

DANIÈLE GILLEMON

Astrid et Horta, la gueuze et les caricoles...

Ces derniers mois, Roland Topor avait longuement séjourné en Belgique à l'occasion de plusieurs événements : exposition au Salon d'Art, sortie d'un livre d'aphorismes et de dessins en compagnie de son vieux complice liégeois André Stas (avec lequel un autre ouvrage était en chantier) et mise en scène de sa propre pièce de théâtre «L'hiver sous la table», en version néerlandaise au K.V.S. Sans parler des nombreuses et joyeuses sorties d'un bonhomme qui, au fil des ans, des expos et des spectacles, s'était fait chez nous une multitude d'amis fidèles, d'André Blavier à Henry Xhonneux en passant par les aventuriers louviérois du Daily Bull, Bury et Balthazar, les exilés Folon ou Losfeld, les jardiniers du paradoxe du Cirque Divers liégeois et bien d'autres encore, connus ou anonymes.

Dans «Mémoire d'un vieux con», son personnage déclarait d'ailleurs : J'adore la Belgique, de la Wallonie aux Flandres, de Memling au Roi Chevalier, du Congo à Ensor, d'Astrid à Horta sans oublier Hankar et Blerot... Khnopff, Spilliaert, Rops... et la gueuze et les caricoles et les frites et Wouters et la banque... Ah la banque belge...».

Présentant récemment à Bruxelles son dernier roman, « Jachère-party», dont le héros, un écrivain, renonçait à toutes les apparences de la culture pour s'enfermer en soi et dormir à n'en plus finir, il affirmait : Il ne s'agit pas d'une confession, mais d'un long mensonge. Le charme d'écrire, c'est de pouvoir mentir.

Le ton de l'ouvrage, assez débridé, faisant pourtant la part belle à une certaine déprime. Nous sommes serrés les uns contre les autres, au coude à coude dans la grande piscine, en espérant que personne ne fera de vagues, et que le diable ne viendra pas trop tôt dans les parages évoluer à bord de son Chris-Craft, affirmait son héros.

Quand à l'auteur, il reconnaissait : J'étais plutôt déprimé. Il n'y avait plus de chèques, je n'arrivais plus à payer mon loyer, j'étais seul, des gens que j'aimais étaient morts dans l'année. Mais je ne voulais pas faire un livre maussade. Pari réussi puisque l'ouvrage parvenait à mêler déprime et drôlerie dans un récit éclaté tel une dérive nocturne de biture en biture.

Le mois dernier, il avait monté à Bruxelles, au K.V.S., sa pièce «L'hiver sous la table». C'est l'histoire d'une jeune femme, traductrice mal payée, qui loue le dessous de sa table à un cordonnier immigré, expliquait-il à ce propos.

Après de nombreuses autres pièces, présentées notamment au Théâtre de Poche et au Botanique, Topor avait assuré lui-même la mise en scène de celle-ci... en néerlandais, sous le titre «De winter onder de tafel». Un jeu avec la langue qui l'amusait tout comme la possibilité de redécouvrir ses propres mots à travers le jeu des acteurs. C'est comme le plaisir d'être en dehors de la gravitation, de pouvoir recommencer les gestes, et redire les mots jusqu'à ce qu'ils sonnent juste, expliquait-il à cette occasion. Dans la vie, on n'a pas souvent de seconde chance. Un verre qui se casse est cassé. On ne peut pas revenir en arrière.

P. He et J.-M. W.

Le marquis de «La Planète sauvage»

Topor a tenu quelques petits rôles dans une poignée de films. Mais l'histoire du cinéma le retiendra surtout pour sa collaboration à deux oeuvres atypiques : «La Planète sauvage», de René Laloux (1974), et «Marquis» (1989) du belge Henri Xhonneux, lui aussi décédé.

Pour le dessin animé «La Planète sauvage », Topor conçut les dessins et les maquettes que Laloux anima, fondant leur film sur une préoccupation écologique qui, à l'époque, n'était pas encore vraiment à la mode. Une civilisation lointaine, les Draags, géants férus de progrès et de science, s'amusent à domestiquer de minuscules Oms capturés... sur la Terre. Le film connut un grand succès.

Mais Topor sublima son talent avec le plus méconnu «Marquis» et ses comédiens déguisés en marionnettes : pour ce récit qui raconte l'emprisonnement de Sade et les prérévolutionnaires, interprétés par des animaux (Sade est un chien), il créa des masques et des costumes superbes. Pour ce film, Topor fabriqua aussi une extraordinaire marionnette de sexe masculin, celui de Sade, qui dialogue avec son maître et joue ses pièces dans de petits décors. «Marquis» avait de la gueule et allait bien au-delà de la paillardise.

Topor tint aussi un petit rôle dans «Le Locataire» (1976), de Roman Polanski. Ce film, un des meilleurs du réalisateur, était tiré d'un roman de... Topor, «Le Locataire chimérique».

L. H.

Un scandale à quatre pattes au Poche

En décembre 1976, Topor fit représenter sa pièce «Vinci avait raison» au théâtre de Poche de Bruxelles, alors dirigé par Roger Domani. Un critique du «Peuple», après l'avoir vu, écrivit que les gens qui montaient de telles billevesées méritaient la prison, ajoutant : Il faut mettre la bêtise derrière les barreaux. Qu'avait-il fait là ! L'article fit scandale, non pas au ministère de la Justice où on aurait pu rugir d'une incitation au surpeuplement des geôles, mais dans tout le milieu francophone des artistes.

Le ramdam fut énorme. Et une soirée destinée à clouer au pilori le journaleux fut organisée le 25 décembre au Poche - courageusement, le critique affronta la foule déchaînée.

Et il n'eut aucun mérite. Car, surchauffés par un télégramme de Guy Bedos et une retransmission en direct sur «France Inter» de cette nuit contre la connerie, commentée par José Arthur, Topor et Domani taquinèrent la dive bouteille jusqu'à s'en faire péter la sous-ventrière. Emmenant dans son divin tohu-bohu déraillant des directeurs de théâtre tels Jacques Huisman et Jo Dekmine, allumant des liqueurs dans les yeux d'acteurs comme Jacques Seiler, Anicée Alvina ou Roger Van Hool, biberonnant avec le chroniqueur Delfeil De Ton et le réalisateur Pascal Thomas, Topor passa toute la soirée à marcher à quatre pattes, incapable de se relever, pris de formidables crises de rires et attendrissant comme un enfant. De débat, il n'y eut point. De bibine, oui.

Les centaines de personnalités entassées dans le petit lieu finirent par s'échauffer, on commença à se flanquer des baffes, puis les messieurs flirtèrent avec les dames (et inversément). Topor aboyait de plaisir en remuant le nez devant ce formidable happening qui fit date dans l'histoire des soirées bruxelloises. Quel bardouf ! Qui se propagea dans les rues de la capitale quand l'assistance éméchée se répandit, hurlant «Mort aux bourgeois» ou se faisant des choses dans les fourrés du bois de la Cambre ! Ceux qui en furent prennent aujourd'hui encore des cachets d'Aspirine pour s'en remettre. On savait rire en ce temps-là. Mais l'heure, cher Topor, n'est pas à ça sauf si tu fiches le même bordel au paradis !

LUC HONOREZ