SUCCES POUR L'INITIATIVE DE PAIX BELGE AU RWANDA UN ROLE POUR LES DOUZE? FEU VERT A L'ACTION DU GOUVERNEMENT BELGE

Succès pour l'initiative

de paix belge au Rwanda

Le pouvoir rwandais accepte de jouer l'ouverture. Une victoire spectaculaire pour le marathon diplomatique belge.

NAIROBI

De notre envoyée spéciale

Wilfried Martens était souriant jeudi matin après la courte entrevue qu'il avait eue avec le président rwandais Juvénal Habyarimana venu l'informer des résultats de la réunion tanzanienne de Mwanza, mercredi soir. Lors de ce sommet qui réunissait les chefs d'État rwandais, ougandais et tanzanien, quatre grandes décisions avaient été prises:

1. Les réfugiés rwandais (soit environ 2 millions de personnes) qui, depuis une trentaine d'années, ont fui leur pays pour les États voisins, seront «intégrés».

2. La mise en marche immédiate de l'ouverture politique intérieure et extérieure du Rwanda sous le parrainage du secrétariat général de l'Organisation de l'unité africaine - OUA - apportera des garanties pour que s'instaure un réel dialogue entre le gouvernement rwandais et les rebelles.

3. Un cessez-le-feu sera instauré, le plus tôt possible.

4. Une conférence régionale se réunira pour régler le problème des réfugiés. Le secrétariat général de l'OUA supervisera cette rencontre qui mettra en présence le Zaïre, le Kenya, le Burundi, la Tanzanie, l'Ouganda et le Rwanda.

SOUS LE CONTR OLE

DES DOUZE

Pour garantir le cessez-le-feu, le sommet de Mwanza a proposé que ce soit l'Europe des Douze qui organise une forme de contrôle sur le terrain. Cette idée lui avait peut-être été inspirée mercredi par Wilfried Martens lorsqu'il avait assuré, à Kampala (Ouganda), au président Museveni que toute initiative de paix de l'OUA prenant en compte le problème des réfugiés aurait le soutien de la communauté internationale et en particulier de la CEE.

Du côté de la délégation belge, l'heure est en tout cas au soulagement et à la satisfaction. Pour Wilfried Martens, il faut cependant être prudent, le Premier ministre nous précisant: Pour que je sois vraiment satisfait, il faudra que le cessez-le-feu s'installe, ce qui prendra, je suppose, un ou deux jours. Cela dit, l'initiative que nous avons prise depuis lundi est certainement en partie à l'origine de ce sommet de Mwanza. Si les accords passés en Tanzanie se confirment, nos paras pourront rentrer, car le cessez-le-feu permettra à nos coopérants de reprendre le travail en toute sécurité. Tel était le principal objectif qui nous a poussés à accomplir cette mission diplomatique. Oui, je crois que je peux dire que je suis prudent, mais heureux aussi.

Le ministre de la Défense Guy Coëme n'a pas non plus caché sa satisfaction: Je crois que nous pouvons nous réjouir des pers-pectives d'accord dans cette région. La Belgique aura fait tout ce qu'elle a pu pour y ramener la paix. Si le cessez-le-feu est effectivement appliqué, il n'y aura plus aucune raison pour que nous maintenions au Rwanda une présence militaire. C'est ce vendredi, au Conseil des ministres, que nous déciderons des modalités du retrait de nos paras qui, d'après moi, se fera dans les plus brefs délais.

D'autre part, a-t-il poursuivi, nous avions proposé que ce soit l'OUA qui fournisse les forces d'interposition chargées de contrôler le cessez-le-feu sur la frontière. Mais, mercredi soir, à Mwanza, les trois chefs d'État, dont le président Museveni qui préside aussi actuellement l'OUA, ont estimé qu'une force africaine ne serait pas à même de remplir cette fonction. Ils ont donc fait appel aux Douze, ce qui est incontestablement original. Il doit y avoir un Conseil européen lundi, et nous allons donc y répercuter cette demande. Quant à savoir s'il y aura des Belges dans cette force neutre, je crois qu'il est préférable d'attendre la décision des Douze.

LES REBELLES ACCEPTERONT-ILS

UN CESSEZ-LE-FEU?

Le ministre Coëme reste cependant lui aussi prudent: Nous avons mis nos interlocuteurs en position; à eux maintenant de continuer dans la direction qu'ils ont amorcée. Nous avons fait notre job, l'initiative de paix est en bonne voie; à eux de jouer. Car le président Museveni doit encore convaincre les rebelles d'accepter le cessez-le-feu. Il nous a clairement dit hier: «Vous, les francophones, prenez contact avec les Rwandais; moi, je suis anglophone, je m'occupe des rebelles.» Il joue ici une carte importante pour sa crédibilité. Si, après avoir dit tout ce qu'il nous a déclaré, il ne respectait pas sa parole, ce serait très lourd de conséquences pour lui.

Tel est en effet le point le plus délicat de cette déclaration de Mwanza: la partie rebelle n'a pas encore donné son accord, Museveni s'est seulement porté garant de sa réaction. Il faudra donc attendre la réponse de la direction rebelle avant de croire vraiment au cessez-le-feu.

Interrogé à l'issue de la réunion avec Wilfried Martens, à la résidence de l'ambassadeur de Belgique à Nairobi, le président Habyarimana a été clair: Nous avons demandé qu'il y ait un cessez-le-feu pour que puisse s'engager le processus d'ouverture politique et que soit organisée une conférence régionale. Mais nous n'avons pas encore eu la réponse des rebelles. Tant qu'ils nous tirent dessus, nous n'allons pas les contacter nous-mêmes!

À l'issue de leur rencontre avec le président Habyarimana, MM. Martens et Coëme s'étaient envolés en C-130 pour le Burundi, où ils devaient informer le président Buyoya de l'évolution des événements. Pour Guy Coëme, le président burundais est dans d'excellentes dispositions face à ce qui se passe au Rwanda et nous allons le conforter dans ces dispositions.

Dès leur retour à Nairobi, jeudi après-midi, les deux ministres belges et leur délégation ont pris le vol Sabena régulier qui devait les ramener dans le courant de la nuit passée à Bruxelles - où les avait précédés Marc Eyskens, rentré dès mercredi soir. Wilfried Martens rendra donc ainsi compte aujourd'hui devant le Conseil des ministres de sa mission africaine. Une mission qui pourrait bien se révéler comme un spectaculaire succès de la diplomatie belge.

VÉRONIQUE KIESEL

Articles page 10

Feu vert à l'action du gouvernement belge

La Chambre jugera ce vendredi la politique belge au Rwanda. On saura si le gouvernement, toujours aussi mystérieux sur ses intentions, est encore suivi par sa majorité. La semaine dernière, la division était profonde entre les sociaux-chrétiens, soucieux de maintenir la présence belge au Rwanda, et les autres (PS, SP, VU), irrités du soutien déguisé au régime. Socialistes et Volksunie demandaient un retrait très rapide des paras.

Ce déchirement a été surmonté par l'offensive diplomatique qui a renvoyé au second plan le maintien sur place des paras, noeud du problème. L'opération de regroupement limité des coopérants à Kigali (sans se prononcer sur sa nécessité), les gestes faits par les dirigeants rwandais en faveur des droits de l'homme, et la réussite du safari diplomatique ont contribué à apaiser l'irritation de ceux qui voyaient les troupes belges entraînées dans un rôle de gendarmes faussement passifs.

Un conseil des ministres se réunit avant le débat à la Chambre. Qu'il prenne ou non de nouvelles décisions (un calendrier conditionnel de retrait des troupes?), le soutien des cinq partis de la majorité ne fait guère de doute.

Les partis chrétiens ont toutes les raisons de se réjouir. Jusqu'à présent, rien n'a été fait qui soit contraire à leurs voeux. Au PS, au SP et à la VU, on a avalé le maintien des paras.

La Volksunie n'est pas enthousiaste. On peut comprendre, nous y a-t-on déclaré, que le départ précipité des paras aurait compromis l'initiative diplomatique. Nos parlementaires apprécieront, mais nous n'avons pas de critique majeure à l'égard de ce qui a été fait.

Au SP, on attend avec intérêt la déclaration que devrait faire Wilfried Martens. Ce bilan sera important pour redéfinir notre position, mais nous approuvons l'initiative diplomatique. C'est une des pistes tracées par le président Vandenbroucke la semaine dernière en demandant que le gouvernement prenne une décision.

Au PS,l'évolution est spectaculaire. Le vice-premier Philippe Moureaux avait plaidé pour un départ très rapide des paras, avec ou sans les coopérants. Dix jours plus tard, le député Yvon Harmegnies, envoyé par son groupe en mission spéciale au Rwanda, souhaite le maintien des paras, jusqu'à nouvel ordre. Le départ de nos troupes ne pourrait avoir que des effets négatifs et ouvrir la porte à des excès. Il estime que la répression, avec le départ des Zaïrois, s'humanise. Il y a eu des exactions condamnables, mais je suis convaincu qu'il n'y a pas eu de massacres. On a exagéré. Il a lancé un appel aux associations caritatives, pour qu'elles soutiennent la Croix-Rouge et Médecins sans Frontières. Le chaos économique menace. L'approvisionnement en vivres et en médicaments devient problématique. Il a ajouté que l'armée rwandaise manquait de munitions, avant de rendre hommage aux paras belges: La coordination avec les Français est parfaite. Ils ont le moral au zénith malgré la fatigue, ne comptent aucun blessé et un seul cas léger de paludisme. Il appelle de tous ses voeux une réconciliation rwandaise, mais juge difficile, en droit international, de discuter avec un déserteur de l'armée ougandaise.

Bref, Yvon Harmegnies a livré à son groupe un message très différent du retrait rapide: Il faut marquer sa solidarité avec les Belges, coopérants ou privés, qui accomplissent là un travail admirable.

THIERRY EVENS

UN R OLE POUR LES DOUZE AU RWANDA

Verra-t-on une force d'interposition de l'Europe des Douze au Rwanda? La Belgique pourrait transmettre la demande ougandaise aux ministres de la CEE.

La Communauté européenne enverra-t-elle un organisme de contrôle au Rwanda pour y superviser un éventuel cessez-le-feu? Ou même une force d'interposition composée de soldats des Douze? C'est ce que les présidents de l'Ouganda, Yoweri Museveni, de la Tanzanie, Ali Hassan Mwinyi, et du Rwanda, Juvénal Habyarimana, auraient envisagé lors de leur conférence à Mwanza (Tanzanie) mercredi. Jeudi, à Nairobi, le président rwandais en aurait saisi Wilfried Martens.

Guy Coëme, le ministre belge de la Défense nationale, a abordé ce sujet avec notre envoyée spéciale à Nairobi, qualifiant ce projet d'incontestablement original. L'ambassade du Rwanda n'a voulu quant à elle faire aucun commentaire tant que le communiqué de la conférence de Mwanza ne lui sera pas parvenu. Mutisme également aux Affaires étrangères belges, tant, y dit-on, que notre Premier ministre ne sera pas rentré d'Afrique.

Du côté européen, on affirme n'être au courant de rien. Rappelons que, dans le jeu diplomatique, pour que les institutions européennes soient «informées» d'une telle démarche, celle-ci doit être généralement «coulée» dans un document. Celui-ci pourrait être transmis à la CEE directement par un des États concernés via, par exemple, leurs missions à Bruxelles. Ou bien ces États peuvent le remettre à un membre de l'Europe des Douze en lui demandant d'en informer le reste de la Communauté. Dans cette hypothèse - mais nous restons dans le domaine de la conjecture -, le président Habyarimana aurait pu saisir d'une telle demande Wilfried Martens, jeudi matin, à Nairobi. Lundi prochain, à Luxembourg se tient un conseil des ministres des Affaires étrangères des Douze. Le premier point permet à un État membre de saisir les onze autres de n'importe quelle communication.

Concrètement, jeudi, la Commission européenne n'avait été informée de rien, mais les services du vice-président Manuel Marin «planchent» depuis mercredi sur la situation des réfugiés rwandais. Les directeurs politiques de la Communauté européenne, réunis en comité politique à Rome, ont souhaité, dans une déclaration, l'arrêt immédiat des hostilités sur le territoire rwandais. Ils soulignent leur inquiétude au sujet des droits de l'homme, l'importance et la nécessité d'engager un dialogue pour une solution tenant compte de la situation des réfugiés rwandais dans les pays limitrophes du Rwanda. Les Douze appuient toute initiative de concertation régionale afin d'élaborer une solution équitable et durable au problème des réfugiés. Et d'évoquer l'opportunité d'associer à ce processus le Haut-Commissariat aux Nations unies pour les réfugiés.

Jeudi, Mark Eyskens, ministre belge des Affaires étrangères, est revenu de Nairobi pour un voyage en Union soviétique, finalement, décommandé. Il a déclaré que la solution de la crise rwandaise était une tâche qui devrait revenir entièrement aux Africains. Cependant, a-t-il ajouté, au cas où une solution pacifique verrait le jour au Rwanda, la CEE pourrait alors jouer un rôle.

L'organe de contrôle européen, voire une force d'interposition? Le fait même d'envisager une telle hypothèse introduit un élément nouveau dans les débats sur l'Europe politique. La période actuelle prélude à la renégociation du traité de Rome, dès décembre, pour transformer la CEE en union politique. Celle-ci doit-elle être dotée d'un aspect «défense»? Actuellement, la Communauté européenne est compétente pour les aspects politiques et économiques de la sécurité. La présidence italienne a ainsi proposé d'aller plus loin, sans recueillir d'appuis majoritaires, d'intégrer, à terme, l'Union de l'Europe occidentale - seul organe européen compétent en matière de défense - dans la Communauté européenne. La constitution d'une force d'interposition, mission tout à fait pacifique, relèverait moins du domaine militaire - donc «défense» - que de la «sécurité». Notons que, dans son discours devant l'Assemblée générale des Nations unies, Mark Eyskens avait évoqué la possibilité d'une force multilatérale composée par des soldats de «petits» pays mais dans le contexte interne de la Grande Europe.

SERGE DE WAERSEGGER