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Sugny a son lexique champenois L'énergie des minorités Des expressions de derrière les fagots

Temps de lecture: 4 min

Sugny a son lexique champenois

Cinq mille mots isolent l'Enclave de la Wallonie mais la rattachent à la Champagne. Roger Nicolas les a consignés.

Une prouesse que celle de Roger Nicolas, qui vient d'éditer un lexique de Sugny. Rencontre.

* Les gens d'ici savent-ils qu'ils parlent champenois?

*Comme tous, je l'ai appris, par hasard, voici moins de 20 ans. J'étais convaincu de parler un wallon, certes légèrement différent de celui de la Semois. Je l'ai notamment découvert à la lecture de lexiques des patois de Sedan et Neufmanil, dans les Ardennes françaises. Passionné d'histoire locale, j'ai réalisé que disparaissaient des éléments essentiels de notre patrimoine. Ils n'existent pas dans les bibliothèques, juste dans les mémoires.

*Des mémoires qui disparaissent petit à petit?

*Notre petite revue trimestrielle fut un tremplin idéal pour présenter ou récolter des listes de mots, pour susciter des réactions, avancer les corrections avec quelques fidèles dont la plupart ont dépassé les 80 ans. D'autres sont décédés, dont mon collègue des Eaux et Forêts, Maurice Radelet, avec qui je parlais patois. Les métiers de la forêt et de la terre sont sans doute ceux qui conservent le mieux le langage. Malheureusement, tant de métiers ont disparu et, avec eux, leur parler propre. Des «anciens» ont refusé de collaborer en apprenant qu'ils parlaient champenois et non le patois de Sugny.

*D'où vient ce langage champenois?

*Sugny s'est toujours tourné vers Sedan, Charleville... Les gens d'ici vendaient leurs fagots aux ateliers et aux boulangers français. Ils faisaient le commerce de leurs produits. «Aller à la ville», c'était se rendre à Sedan, pas en Belgique. L'Enclave (Sugny-Bagimont-Pussemange), à une époque, a bénéficié d'un régime douanier de faveur.

*Côté belge, le champenois s'étend sur... ?

*L'Enclave, Bohan et Membre. Le cas de Bouillon, un patois wallon contenant du gaumais et un rien de champenois, a été tranché.

*La grande caractéristique?

*La plus connue est l'utilisation des articles féminins. D'où les sobriquets des gens de Sugny (les Macus, de mon c..) et de Bohan (les Matabacs, de mon tabac). «Le» ne s'emploie qu'avec père et frère. Mais on dit «ma bé-frère, ma bé-père». Certains sons sont caractéristiques, comme ce «i» (du pronom de il) qui se rapproche du ê. De nombreux mots diffèrent. Certains restent français, comme le pain ou la main qui deviennent «pwin» et «mwin» en wallon. On constate des différences dans l'Enclave. On dit vé (veau) ici et viô à Bagimont, ou r'té (râteau) pour r'tiô.

*Un vrai travail de philologue.

*C'est pourquoi nous avons été aidés par des professeurs d'université, le ministère de la Communauté française, la Société de langue et de littérature wallonnes qui édite ce «Lexique de Sugny», mais aussi Lou Champaignat, une association, à Troyes, de défense de la langue champenoise. Après un travail de 15 ans, le lexique contient 5.000 mots.

Propos recueillis

par MICHEL PETIT

«Le Lexique de Sugny» (170 pages), tome 27 des Dialectes de Wallonie, est en vente pour 600 F à la Société de langue et de littérature wallonnes, 7, place du XX août, à Liège.

L'énergie des minorités

Le «Lexique» aura une suite. Je veux écrire un autre livre, en racontant, ou en faisant raconter des histoires par une cinquantaine d'intervenants. Il est hors de question d'enregistrer. Face au micro, les gens se bloquent. J'espèrent que la publication du lexique poussera les gens à s'exprimer.

Passionné par son petit coin de pays, blotti contre la France, Roger Nicolas,marié et papa de 3 enfants, court les bois sans nombre. Il trace difficilement la frontière entre le métier et l'existence au quotidien. Avec l'Amicale des forêts, nous suivons des formations pendant nos congés. Cela touche à la chasse, la pêche, l'environnement. Nous nous sommes rendus l'été dans l'Oregon, aux USA. La chasse, à Sugny, sera sans doute l'objet d'un autre livre. On oublie souvent que le premier cerf a été tiré dans les années 20. Aujourd'hui, Sugny est l'une des plus belles chasses.

Dans les semaines à venir, l'Enclave, contre son gré, va changer de camp. Elle va parfaire la fusion des communes (les anciens disent plutôt la confusion avec Vresse), de 1976, date à laquelle on nous a balancés dans la province de Namur. Fini les liens de justiciable avec Neufchâteau, la Croix-Rouge ou les Eaux et Forêts avec Bouillon. Restera, comme lien avec le -Luxembourg, le clergé et le foot. On coupe nos racines.

On se demande si les gens de l'Enclave n'ont pas puisé leur énergie dans cette fusion politique. Nous allons essayer de conserver ce qui nous reste. Comme toutes les minorités.

M. Pt.

Des expressions de derrière les fagots

Le langage local, si l'on ose dire, ajoute à la saveur... Mettre le pied (ou la roue) sur une grenouille ne se dit pas écraser mais frouchi. Wash , se dit du bruit de la botte que l'on traîne dans une boue fort humide.

Une règle universelle: on ne traduit jamais une expression au mot à mot. Essayez, pour voir, de transposer keude (coudre) les Amêles avê 'l Moustî, en sachant que les Amêles et le Moustî sont des lieux-dits de Sugny... Votre langue au chat? L'expression se dit lorsque un as de l'aiguille, par inadvertance ou maladresse, coud deux épaisseurs de tissu ensemble.

Il y a beaucoup d'expressions avec le diable, comme en français. Par exemple, tirez le diable par la queue.

Exemples du pays des Macus: ô diable la boutike (peu importe ce qu'il adviendra); si 'l diable est pus malin, c'est k'il est pus vî (se dit d'un homme roublard). Autre perle: lu d'tchîe (déféquer) toudjou su 'l gros tas (c'est toujours le plus riche qui s'enrichit).

M. Pt.

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