THALASSA ET LA CATASTROPHE ECOLOGIQUE DE LA MER D'ARAL QUAND LA MER SE RETIRE

«Thalassa» et la catastrophe écologique de la mer d'Aral

Quand la mer se retire

On n'en croit pas ses yeux. La mer d'Aral se transforme en immense terrain vague. Sec et désertique.

Un Tchernobyl silencieux. Un sida écologique. C'est un médecin qui tient ces propos. Il parle de la catastrophe qui s'est abattue sur son pays la Karakalpakie. Un pays ignoré, semble-t-il de la terre entière. Qui a entendu prononcer ce nom? Et pourtant la Karalpakie fait partie de l'Union soviétique. C'est une de ses républiques. Elle est totalement naufragée, victime de la culture industrielle du coton.

La Karakalapakie, située entre le Kazakstan et l'Ouzbekistan était jadis une région prospère au bord de la mer d'Aral. Mais la mer, en trente ans, est devenue une peau de chagrin. Dans les années 50, le gouvernement de l'URSS décidait de faire de cette région le temple de la culture du coton. Le coton a besoin d'eau. Qu'à cela ne tienne, les deux fleuves, l'Amou Daria et le Syr Daria, n'en manquent pas. A force d'y puiser, on les a épuisés et ils ne peuvent plus maintenant se traîner jusqu'à leurs embouchures respectives.

Deux journalistes français, Isabelle Moeglin et Jean-Michel Destan, ont voulu se rendre compte sur place des conséquences de ce recul de la mer au profit du désert. Impossible d'obtenir des autorisations de tournage. Heureusement pour eux se sont déroulés là-bas à Nukus, la capitale, et pendant six jours, au mois d'octobre, des journées d'études sur l'écologie et la désertification. A défaut de laissez-passer du gouvernement, les journalistes ont obtenu d'être les invités des savants dont les travaux, soit dit entre parenthèses, ne semblent pas avoir eu beaucoup d'écho dans le monde occidental. Ils ont été reçus dans un confort qu'ils n'auraient pas imaginé: un hôtel avait été rouvert et même repeint en l'honneur des congressistes. Qui bénéficiaient, en outre, d'un ravitaillement venu tout exprès pour eux de Moscou.

Cette faveur insigne les aura au moins empêchés d'être les victimes, comme les habitants de Nukus ou de Mouniac, d'une pollution difficile à imaginer.

Là-bas, raconte Isabelle Moeglin, c'est une catastrophe inimaginable. Mouniac n'est plus au bord de la mer qui a reculé de 90 kilomètres. Les pêcheurs qui formaient la majorité de la population ont tenté de creuser des canaux pour que leurs bateaux puissent aller jusqu'à la mer. Ils ont creusé jusqu'à vingt kilomètres. Mais c'était le tonneau des Danaïdes. Alors ils se sont déplacés vers des lacs où se déversent les eaux de drainage de la culture du coton. Le poisson abonde mais il est pollué, tant les champs sont saturés de pesticides et de défoliants.

Conséquence: des maladies incurables qui atteignent de plein fouet les enfants et les nouveaux-nés dont la mortalité est égale à ceux du Bangladesh. Il y a entre autres, explique Isabelle Moeglin, une nouvelle maladie qui frappe les bébés: ils naissent avec une ossification trop forte, en particulier du crâne. Leur fontanelle est fermée. Ils seront débiles mentaux.

La population de Karakalpakie (1.200.000 habitants) est rongée, comme le dit la journaliste, par une mort sournoise. A force de manger poissons, légumes et fruits empoisonnés, ils perdent leurs défenses immunitaires. C'est pour cela qu'un médecin qui se bat pour faire connaître leur situation parle de «sida écologique».

Une scientifique française, présente au congrès, affirme même qu'il s'agit là d'un vrai génocide. Et elle pèse ses mots: Puisqu'on ne fait rien pour arrêter le processus, c'est exactement pareil que si on les condamnait à mort délibérément. Isabelle Moeglin est revenue bouleversée de son reportage. Elle cherche maintenant une issue de secours pour ces malheureux. Mais, dit-elle, le pays est loin, fermé, ignoré. Et, avec une certaine hésitation, elle ajoute: L'aide humanitaire qui pourrait tenter de trouver quelques apaisements aux souffrances des habitants, craint peut-être de n'être pas là-bas assez médiatisée. On voudrait croire qu'elle se trompe.

JACQUELINE BEAULIEU

«Thalassa: Aral, la mer assassinée», FR 3, 20 h 40.