The Independent, un gros pavé

The Independent, un gros pavé

dans la mare aux canards anglais

DE NOTRE CORRESPONDANT PARTICULIER

Londres, février.

L'HISTOIRE a souvent commis quelques inexactitudes en fixant le début d'une ère nouvelle. Par simplification, elle retiendra vraisemblablement que la transformation de la presse britannique a commencé le 7 octobre 1986. C'est la date que porte le numéro un du quotidien britannique The Independant, une incroyable «success story», fécondée par un enfant prodige du papier imprimé doublé d'un talentueux magicien des affaires: Andreas Whittam Smith, directeur-rédacteur en chef. Un Anglais comme on ne sait plus l'être.

Vieux de trois ans, le dernier né des quotidiens nationaux du Royaume-Uni, qui talonne désormais ses deux principaux rivaux, le Times et le Guardian, a atteint sa vitesse de croisière avec 395.000 exemplaires vendus en moyenne (435.000 le samedi), et un profit prévu de 3 millions de livres (210 millions de francs) en 1988-1989. Ce journal imprimé en lettres droites, à la mise en page austère qui n'assure guère la modernité, est rapidement devenu à la fois la bible, l'almanach et le baromètre de l'esta-blish-ment de Whitehall comme de l'intelligentsia d'Islington ou de High-gate. Un «must» dont le ton subtilement nuancé s'accommode si bien à l'humeur frondeuse de l'Angleterre thatchérienne.

Citizen Kane

Le style d'Andreas Whittam Smith? Aussi éloigné de l'agressivité d'un Rupert Murdoch que de l'exhibitionnisme d'un Robert Maxwell. Ses motivations? Sûrement pas l'envie de s'amuser avec un journal comme Marcel Dassault le faisait à Paris ou la soif de revanche nationale d'un Axel Springer. «AWS», comme l'appellent ses collaborateurs est d'abord un journaliste professionnel, qui a fait son apprentissage dans une banque privée de la City avant de diriger les pages financières du Guardian, de l'Investor Chronicle et du Daily Telegraph. Ce qui est sûr, c'est que ce fils de pasteur, originaire du nord de l'Angleterre, moulé à Oxford, aime prêcher et donner des ordres. Tout ce que fait cet aventurier au pouvoir charismatique, il le fait en chef, certes didactique mais sans se prendre pour un citizen Kane à la Orson Welles.

«Nous faisons partie de l'esprit du temps, ce village global de l'âge de la télévision, où les gens sont conscients des intérêts particuliers. Voilà cent trente ans que l'on n'avait pas assisté à la naissance d'un produit nouveau dans la catégorie haut de gamme. L'essor de l'Independent est fondé sur la totale indépendance des journalistes»: la voix du «Chief Executive» de l'Independent est étonnament douce, contrastée avec les gestes. Avec sa chevelure d'acier, sa longue silhouette qu'il s'efforce tant bien que mal de contenir dans des costumes de flanelle grise, le visage idéal d'une publicité pour vieux whisky, notre confrère ressemblerait à s'y méprendre à un simple fondé de pouvoir.

«A mes journalistes, je ne donne qu'une seule consigne: pas de quartier, vous êtes là pour ramener une information de l'autre côté du miroir, souvent délaissée par nos concurrents», explique-t-il avec ce regard limpide et ce charme un peu las des officiers de marine qu'aimait le cinéma populaire de naguère.

The Independent a su mettre à profit les atouts dont il disposait lors de son lancement. Tout d'abord une solide base financière grâce au capital éparpillé entre une cinquantaine d'institutions de la City, compagnies d'assurances et maisons financières. Aucun actionnaire ne dispose de plus de 10 % des parts, au moment où des «tycoons» de la finance ou de l'industrie possèdent la plupart des titres de la presse d'outre-Manche. Le boycottage du système parlementaire dit «lobby», les briefings controversés car non attribuables de Downing Street ou le refus de toutes les invitations de reportages gratuits atteste cette réputation d'indépendance. La neutralité politique se concrétise par des éditoriaux volontiers moralisateurs, curieux mélange de conservatisme tempéré et de gauche modérée.

Son autre force est la qualité de la rédaction. Le plus gros contingent de journalistes - deux cent trente rédacteurs - est formé de transfuges du Times, écoeurés du «style Murdoch» et du Daily Telegraph, inquiets de la baisse de qualité du grand quotidien conservateur. Privilégiant la couverture de l'étranger (dix-sept bureaux à l'étranger), des faits de société, du sport, The Independent s'est assuré le concours des ailes du journalisme, Peter Jenkins, chroniqueur politique chevronné, Robert Fisk, grand spécialiste du Proche-Orient, Peter Henessey, l'observateur pointu de Whitehall, Auberon Waugh, brillant critique littéraire.

Super-stars

de la plume

Parmi les collaborateurs du magazine payant du samedi - papier mat, photos noir et blanc - qui vient de recevoir le prix Europa, figurent des super-stars de la plume, Doris Lessing, V.S. Naipaul et Graham Greene. L'Independent a su ouvrir ses pages à toutes les marginalités, garder une vigilance d'incorruptible dans la dénonciation des scandales, précédant plutôt que provoquant les engouements de l'opinion. Qui s'étonnera de le voir à la pointe de la photographie, utilisée comme reportage en tant que tel et non plus comme simple illustration du texte? Sans oublier cette note d'excentricité sans laquelle l'Angleterre ne serait plus l'Angleterre: cinq lignes en page deux pour annoncer la naissance du premier enfant du duc et de la duchesse d'York sans même indiquer le poids de l'enfant princier.

Enfin, le recours aux techniques les plus modernes, avec un système de composition géré par ordinateur qui permet de réduire au minimum le personnel technique, et donc les coûts de production. (Il ne possède pas d'imprimerie, et fait donc appel à quatre sociétés différentes, réparties géographiquement dans le pays.) Pas de structures hiérarchiques lourdes: «AWS» se considère comme simple primus inter pares: «De mon passage dans le monde de la finance, j'ai gardé le goût des structures souples qui me débarrassent des soucis de l'intendance, qui accablent tant de mes confrères, et me permettent de me consacrer à mon travail d'éditeur. Nous sommes une grande famille.»

Résultat: en peu de temps, le journal a réussi à «mordre» sur la clientèle de ses concurrents, surtout le Guardian, et pour le reste à attirer de nouveaux lecteurs dans la tranche d'âge idéale des publicitaires, les 20 à 34 ans. Ces Young Urban professionnels, jeunes cadres dynamiques, qui ont le portefeuille à droite et le coeur à gauche.

«Le pari n'est pas encore gagné», estime pour sa part Tony Loynes, rédacteur en chef de l'UK Press Gazette, la revue des médias. Les rivaux ont fait peau neuve, comme l'attestent la nouvelle maquette du Guardian, le guide culturel particulièrement bien fait du Times, la couverture plus croustillante des faits divers du Daily Telegraph. L'échec du projet de nouveau journal du dimanche ou la tentative de rachat de l'Observer ont été durement ressentis par ce patron comblé, qui trépigne. Une certaine réputation de légèreté qui traîne aux basques du quotidien l'empêche de devenir «le» journal de référence, comme l'était le Times à son heure de gloire. Reste aussi l'écueil, l'introduction du titre à la Bourse de Londres, prévue pour 1990, et des précautions à prendre pour se mettre à l'abri d'un raider éventuel.

Réaliste, Andreas Whittam Smith trouve trop petit le village du journalisme londonien, rêvant de lancer une édition européenne dans la foulée des accords passés avec d'autres journaux du Vieux Continent (dont Le Soir). Le roi Midas, qui transformait en or tout ce qu'il touchait, avait fait un voeu malheureux. Celui du patron de The Independent, c'est d'aller plus loin; là où il y a le plus haut risque: l'Europe de 1992. Même à Londres, Nobody's is perfect.

MARC ROZEN.