Tourisme Une carte littéraire pour des promenades inspirées Bruxelles est un livre, la vie est sa muse A la recherche des écrivains perdus

Tourisme Une carte littéraire pour des promenades inspirées Bruxelles est un livre, la vie est sa muse

De Verlaine tirant sur Rimbaud à Amélie Nothomb noyant son spleen dans les étangs d'Ixelles: la capitale se parcourt à livre ouvert. Suivez le guide.

ALAIN GÉRARD

E xtérieurement, c'est un colosse, intérieurement, c'est un monstre... Les arts n'habitent pas plus à Bruxelles que les plaisirs... Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument déshonorant! Que ce soit Verlaine au sujet du palais de justice, le marquis de Sade ou Octave Mirabeau au sujet de Bruxelles, leur point commun avec la capitale? C'est qu'ils y ont tous séjourné à un moment ou un autre. Qu'ils y ont tous vécu ou vivoté, entre grande passion créatrice ou petit exil réflexif.

Et la liste de ses hommes et femmes, écrivains avant tout, est longue. De Verlaine à Rimbaud, en passant par Hugo, les soeurs Brontë, Michaux, Ghelderode, Marx, Nougé, Plisnier, Mariën, Scutenaire, Eekhoud, De Coster et Harpman. Comme est longue et éclectique la liste des lieux bruxellois qu'ils ont fréquentés, de la Mort subite au Cirio, de la Maison du Cygne à la Fleur en papier doré. Sans oublier les strotjes, les églises, galeries, hôtels, musées ou restos.

Autant de grands noms, autant de lieux, autant d'histoires d'amour-haine entre les hommes et la ville, que la Commission communautaire française a répertoriés sur un plan, véritable invitation aux rêveries du promeneur solitaire: «Bruxelles littéraire, sur les pas des écrivains à Bruxelles» (1).

Ce projet de promenades littéraires constitue une première pierre, posée dans le contexte de la présidence belge de l'Union européenne , confie Didier Gosuin, ministre du Tourisme. Mais cette carte doit évoluer, s'enrichir. Un appel à idées est d'ores et déjà lancé afin de relier, physiquement, ces différentes promenades d'écrivains par une sorte de fil rouge qui guidera les pas des touristes dans ceux des hommes de lettres qui ont fait et feront l'histoire de la littérature.

Et celle de Bruxelles.

(1) Sur simple demande au service tourisme de la Commission communautaire française (54/10, avenue Louise, 1050 Bruxelles; dgosuin@gosuin.irisnet.be); à l'Office du tourisme Wallonie-Bruxelles (OPT, 61-63, rue Marché aux Herbes, 1000 Bruxelles) ou à Bruxelles international-tourisme et congrès (BI-TC, Grand-Place).

Infos: 02-517.12.00.

A la recherche des écrivains perdus

Juste pour le plaisir. On partirait des galeries royales, peu après le coup d'Etat de Napoléon III. Quand elles sont le point de ralliement des proscrits parisiens. En 1867, Jean-Baptiste Clément «crée» au Vaudeville le «Temps des cerises».

Dans les galeries princières, le réfugié Victor Hugo rend chaque jour visite à sa maîtresse Juliette Drouet. Baudelaire arpente, tous les jours, huit fois toute la longueur du passage en faisant 250 pas par tour . Il fuit ses créanciers et donne à Bruxelles des conférences qui tournent à la confusion. «Pauvre Belgique» continue à le rendre sulfureux aux yeux des Bruxellois.

On se réconcilie en parlant littérature à la «Taverne du passage», dans les galeries royales. Ou au Greenwich, rue des Chartreux, où Magritte et Nougé ont entamé une partie d'échecs éternelle. Ils rejoindront plus tard Scutenaire au Cirio, rue de la Bourse, autour d'un «half en half». Ils y discuteront le coup avec la bande à Bonnot dont l'un des meneurs n'est autre qu'un certain Jacques Brel!

Autre quartier général du «Grand Jacques», rue Montagne aux Herbes Potagères, où la mort se déguste avec immodération, et où Béjart écrit son journal intime sur des sous-bocks de gueuze: la Mort subite.

Rue des Brasseurs,

Verlaine et Rimbaud

De mort, plutôt de vie brûlée, il est aussi question entre Verlaine et Rimbaud, rue des Brasseurs. Le 10 juillet 1873, Verlaine, l'amoureux éconduit, y tire deux fois sur Rimbaud, le blessant au poignet. Quasi sous les yeux de Victor Hugo qui loue deux modestes chambres, Grand-Place, avec vue sur l'hôtel de ville, éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d'un architecte.

C'est à la maison du Cygne que Rimbaud et Verlaine étaient venus siffler quelques apéros avant le drame. Leur voisin de table est trop absorbé par l'écriture rouge d'un manifeste pour prêter attention à une querelle d'amants. Il dit s'appeler Marx en recommandant un verre de vin blanc au patron, un certain Fernand Crommelynck, dont on dit qu'il est «Cocu magnifique»!

Des commérages, surréalistes, qui font aussi le charme de la Fleur en papier doré, rue des Alexiens, alors qu'une noce s'y tient, bruyante. Le mari s'appelle Hugo Claus. La mariée, qui n'est pas en blanc, se fait appeler Emmanuelle. Mais tout le monde sait qu'elle répond au doux nom de Sylvia Kristel et qu'elle apprécie particulièrement la chaleur intense distillée dans l'estaminet, par un vieux poêle en fonte de Louvain.

Rue Defacqz,

Michaux et Périer

Rue Baron Horta, à la pension Héger, les soeurs Brontë croquent, sans pitié, le Bruxelles provincial du milieu du XIXe siècle. Place Morichar, le jeune avocat Plisnier vient d'installer son cabinet et est sur une affaire de «Faux passeports» qui le mènera au Goncourt.

Rue Defacqz, le jeune Michaux joue dans la rue, en compagnie d'une ribambelle d'autres enfants. Derrière la fenêtre du 50, Odilon-Jean Périer les regarde. Sa santé trop fragile l'empêche d'aller les rejoindre. Dans le groupe, Julio Cortàzar, dit «l'Argentin», se vante d'être né avenue Lepoutre: Et même que plus tard, je serai un grand écrivain...

Un des jeux préférés des ketjes, c'est de trouver l'assassin. Ce jour-là, Stanislas-André Steeman affirme qu'il habite au 21... Val de la Cambre. Mais pour le petit Charles De Coster, c'est au 116 rue de l'Arbre Bénit qu'il demeure. Afin d'accréditer ses soupçons, il raconte une légende bizarre qui fait peur à une petite fille, l'espiègle Amélie. Elle, avec la permission de ses parents, les Nothomb, elle préfère se promener autour des étangs d'Ixelles.

Mais s'ils ont le dos tourné, Amélie file s'encanailler rue Vautier, au musée Wiertz, lieu de rendez-vous habituel avec le «Grand Jacques». Puis il l'emmène chez lui, au 138 avenue du Diamant, avant d'aller retrouver toute la bande, au cimetière d'Ixelles, pour un jeu d'outre-tombe dont ils sont les seuls à connaître les règles...

A. G.