TROIS HOMMES DANS UN MEME VARIA:L'HEURE DU COURONNEMENT, RUE DU SCEPTRE

«ILS sont venus, ils sont tous là...» auraient franchement pu entonner en choeur le «triumVaria» Delval-Dezoteux-Sireuil (selon le bon mot du premier de ces nouveaux césars). Car si l'ouverture (ou, en l'occurrence, la réouverture) d'un théâtre est toujours un événement en soi, celle du Varia prit les allures de véritable rendez-vous du Tout-Culture communautaire. Vendredi dernier, c'est là et nulle part ailleurs qu'il fallait être, et qu'on était, unis en une fameuse «surboum» mêlant discours académiques, buffet mondain et piano convivial.

Du haut de ses 80 ans, la maison du 78 rue du Sceptre, à la lisière d'Ixelles et d'Etterbeek, n'avait plus toutes ses dents lorsque les trois compères en poussèrent la porte rehaussée d'un panneau indiquant «A vendre». Ils ignoraient encore que ce qui était alors une «propriété industrielle» avait résonné jadis des concerts de variétés et d'opérettes avant de tourner «salle des fêtes», puis garage, atelier, entrepôt. Eternels «jeunes compagnies» en quête de stabilité, comme l'étaient et le sont bien d'autres encore, Marcel Delval, Michel Dezoteux et Philippe Sireuil investissent le Varia en 1981. Ils lui rendent ce qui lui appartenait: le théâtre, y développant quelques saisons productives mais... transies, le chauffage comme d'autres commodités essentielles faisant (parfois cruellement) défaut. Dans le même temps, soudés en trigamie dans ce pays où l'union fait toujours la force, ils hantent les couloirs ministériels pour obtenir un toit assaini et durable. En 83, la Communauté française rachète le bâtiment et en décide la rénovation, qui ne débutera néanmoins que deux ans plus tard. Les trois metteurs en scène cherchent et trouvent alors asile chez divers collègues (belges et étrangers), tandis que les lenteurs d'une administration et d'un budget saucissonnés transforment l'irrésistible «réouverture du Varia» en plaisanterie de café du commerce...

Technologique

sans épate

Mais tout est donc bien qui finit mieux que bien, et le Varia affiche aujourd'hui son new look avec un bonheur manifeste. On jugera pleinement de l'atmosphère comme des performances de l'outil à l'usage, dès que le théâtre, les livres, les oeuvres d'art, les rencontres, les ateliers et même le restaurant annoncés l'habiteront véritablement. Au premier étage, la salle de spectacle occupe 32 mètres sur 19, 565 mètres carrés, 8.600 mètres cubes. Ses gradins entièrement modulables possèdent une capacité extensible de 311 places. Elle est dotée d'une scène frontale mais permettant différentes configurations, d'une technique et d'une machinerie «souples, efficaces, robustes» et «technologiques sans épate». Loges, bureaux, salles de training et de répétition l'encadrent.

En façade, les arcades enluminées ouvrent sur un vaste hall d'accueil surplombé d'une verrière, où se déploient les Rideaux sculptés de plomb et les fresques de Sarah et Mechtild Kalisky - premières artistes à bénéficier ainsi de la loi Masereel sur l'intégration des oeuvres d'art dans les bâtiments publics. C'est en ce rez-de-chaussée que se situent l'espace d'exposition (équipé pour permettre projections vidéo, lectures, récitals...), la librairie Répertoire, antenne théâtrale de Tropismes, et le restaurant-Cafévaria animé à plein temps par l'équipe de l'Amadeus, qui confèrent au théâtre une dimension élargie de véritable petit «centre culturel».

Le ministre Valmy Féaux, qui présidait la soirée d'ouverture, n'a pas manqué de souligner la pluridisciplinarité de cet «espace d'innovation et de renouvellement», néanmoins «réservé avant tout à un théâtre de recherche, contemporain, différent, dans une capitale déjà bien pourvue en salles». «Je suis confiant dans l'avenir de notre théâtre» dit le ministre, qui se «réjouit de voir l'équipe du Varia réinstallée dans ce lieu pour prolonger son action. Ceci n'est pas un aboutissement, mais un démarrage. Leur ambition est la nôtre. Beaucoup d'efforts seront encore nécessaires, et nous y participerons», promet-il.

Et pour quelques millions de plus...

Enchaînant sur une vision plus globale du théâtre et de ses avatars en Communauté française, Valmy Féaux estime «vaine et dépassée la vision qui veut opposer Bruxelles et la Wallonie, nuisant ainsi aux efforts de synergie». «Comme il est stérile - dit-il - de séparer les pôles complémentaires du créateur et de l'animateur culturel. Aux maux structurels dont souffre notre théâtre - poursuit le ministre -, j'ai mis à l'étude des solutions durables: les aides devront se faire en fonction de critères plus sélectifs, et j'ai demandé un avis en ce sens au Conseil supérieur de l'art dramatique. Il faudra limiter les investissements en infrastructures nouvelles au bénéfice de l'aménagement des lieux existants. Le public doit être élargi, par une couverture médiatique plus efficace des événements (pourquoi pas une sorte d'«Apostrophes» théâtral?). Enfin, il faut agir spécifiquement à l'égard de la jeunesse afin de lui donner aussi tôt que possible le goût du théâtre.»

Remerciant Valmy Féaux, Philippe Sireuil lui associe ses prédécesseurs Philippe Moureaux et Philippe Monfils ainsi que tous les artisans du «premier théâtre bâti par la Communauté française, dans un pays où la culture est souvent encore considérée comme une maladie honteuse. Nous entendons, dit-il, faire du Varia la Maison du Théâtre: celui que nous pratiquons en toute subjective honnêteté, un théâtre ouvert sur ses contemporains, un théâtre de l'écriture et de l'acteur, du plaisir et de l'esprit. Nous voulons collaborer et ouvrir notre espace aux pratiques les plus aiguës de notre Communauté. Le Varia ne sera pas un théâtre belge pour les Belges, ni une succursale provinciale du théâtre parisien, mais un théâtre belge en Europe, pratiqué par des artistes liés par une éthique».

Marcel Delval, chargé du délicat chapitre des chiffres, omet en commençant de préciser le montant de «l'investissement lourd» (selon les termes du ministre Féaux) représenté par l'opération-Varia: soit un total de l'ordre de 80 millions. «Depuis 1986, nous recevons 18 millions 650.000 F de subsides, rappelle Delval. Aujourd'hui, nous n'en demandons certes pas 57, mais il faut préciser que nos charges salariales à elles seules se montent à 25 millions (11 millions pour les permanents et 14 pour les emplois ponctuels). L'entretien du bâtiment représente 3 millions par an. Notre budget d'exploitation est de 55 millions. Nous faisons 5 millions de recettes propres, 12 millions de ventes de spectacles en Belgique et à l'étranger, 1 million 800.000 F de coproduction, 3 millions 200.000 F de mécénat (dont la Loterie nationale) et 750.000 F de ventes de programmes, affiches etc. Nos recettes dépassent donc notre subvention à concurrence de quelques 118 %... Or il serait souhaitable que, dans l'avenir, nous puissions programmer au moins trois créations (une par «triumvir»), en plus des accueils ou coproductions nécessaires à une politique d'échanges saine et juste».

A tous ces égards, on va le voir, la première saison du Varia nouveau s'affiche, avec sept spectacles, cinq expositions, quatre lectures, quatre concerts et diverses autres manifestations, exemplaire.

Le programme

Britannicus: Delval fait le «lever de torchon», avec ce classique des classiques raciniens, «véritable drame historique et policier» dont il nous parle ci-dessous. (20 septembre au 16 octobre).

La Noce chez les petits bourgeois: c'est au tour de Michel Dezoteux, pour un Brecht dont «le discours critique se double d'un désir de perte de soi et de son histoire, jusqu'au délire, dans un univers héroïque et coloré, une débauche de nourriture, de boisson et d'énergie, où le jeu de l'acteur est sans retenue». (15 novembre au 17 décembre.)

Koniec: accueil de la fameuse création liégeoise du Groupov sur la mort du théâtre, dont Philippe Sireuil affirme qu'elle est «une des pratiques européennes les plus révélatrices des dix dernières années. Nous sommes incapables de faire des spectacle comme ça», dit-il. (13 janvier au 4 février.)

La Danse de mort de Strind-berg sous la houlette de Sireuil: «Encore une fois un trio comme le théâtre de comédie en compte tant - écrit le metteur en scène; mais ici, dans le placard ou sous le lit, c'est la mort qui se cache, à mi-chemin de l'onirique et du réel, du drame et de sa dérision.» (9 février au 3 mars.)

Dido and Aeneas: Mark Morris, le nouveau maître de ballet post-béjartien, crée hors-Monnaie avec son Dance Group cet opéra de Purcell en un prologue et trois actes. (11 au 23 mars.)

La Mission de Heiner Müller: la reprise at home de l'increvable triomphe belge, français et allemand du Varia itinérant s'imposait. (30 mars au 8 avril.)

Neige en décembre: le spectacle qui, mis en scène par François Beukelaers au Théâtre de la Place de Liège, révéla le dramaturge Jean-Marie Piemme comme auteur décisif. (13 au 29 avril.)

Les expositions: peintures de Johan Daenen, photographies inédites de Brecht par Konrad Ressler, photos de théâtre de Lou Hérion, projets et affiches d'Annick Blavier, le calendrier républicain peint par Aki Kuroda.

Les lectures: La Mort de Sénèque de Tristan l'Hermite par Jean-Marie Villégier, Noce d'Elias Canetti par Heinz Schwarzinger, et les deux dernières pièces de Piemme par les acteurs de Neige: Commerce gourmand et Mille, et une morte.

Les concerts: Esther de Jean-Baptiste Moreau dirigé par David Miller, Les Flonflons de la noce par Alain Pierre et ses invités, Glasnotes et Maximalist!

Les journées particulières: l'une autour de Strindberg, agrémentée d'une exposition, l'autre sur la figure du traître en littérature.

Les autres scènes: première projection, sur grand écran, du film coproduit par la R.T.B.F. et réalisé par Michel Jakar à partir des Pupilles du tigre de Emond/Sireuil; et une Scène des enfants admis, eux aussi, au Varia.

Ateliers de l'acteur

et travaux d'école

Michel Dezoteux chapeaute le volet pédagogique que le Varia tient à développer en son sein, pour préserver ce «temps nécessaire aux plaisirs de la recherche et de l'entraînement continu»: ateliers et «working progress», où acteurs, musiciens, décorateurs, écrivains, jeunes diplômés des écoles d'art dramatique s'interrogent ensemble et à l'abri des regards, où l'on remet l'ouvrage sur le chantier, où s'apprennent les formes nouvelles et se mijotent les spectacles futurs. De cet humus devrait émerger un groupe d'acteurs, non une troupe sclérosante mais une famille, unie dans le désir de la création théâtrale. Deux ateliers sont d'ores et déjà fixés: l'un en décembre, animé par Georges Lavaudant (et co-organisé par le Centre d'Aide et de Formation Théâtrales), l'autre en janvier autour de Hamlet.

Mais le public ne sera pas tenu à l'écart de toutes les expériences. C'est ainsi qu'il sera convié à La Saga de Jef le chanceux et de jeunes acteurs (29 novembre au 17 décembre); à de Petites formes opérant un lien entre nouveaux professionnels plus et moins «débutants» (9 au 20 mai); et au Pique-nique de Claretta, une mise en jeu pédagogique de l'oeuvre de René Kalisky par les étudiants de l'INSAS qui, en juillet, seront au Festival d'Avignon dans le cadre de l'invitation faite par la Chartreuse aux grandes écoles européennes.

CATHERINE DEGAN.

NOTRE FRISE: derniers travaux de finition du hall d'accueil à quelques heures de l'ouverture. (Photos: M.-F. PLISSART.)