L’irrésistible ascension de Leila

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TUNIS

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Alors que, thuriféraires serviles ou victimes résignées, les Tunisiens étaient conviés aux urnes ce dimanche pour « élire » à plus de 90 % et pour la cinquième fois depuis 1987 le président Ben Ali et un Parlement qui lui est tout dévoué, une rumeur enfle depuis quelque temps : Leila Ben Ali, la femme du « raïs », se profilerait comme candidate à la succession de son mari.

A la base de cette hypothèse, deux éléments : d’abord, la santé de Ben Ali, 73 ans, que l’on dit chancelante (mais ce bruit persiste depuis plus de dix ans), et, ensuite, l’irrésistible ascension de Leila, 52 ans, de plus en plus visible dans les médias locaux et, surtout, très présente lors de la campagne électorale qui vient de se clôturer. La première dame de Tunisie s’est même offert des meetings populaires dont elle était la vedette, bien qu’elle n’occupe aucune fonction officielle et ne brigue aucun mandat.

La visibilité de Leila Ben Ali durant la campagne à travers les quotidiens nationaux a même été mesurée par 5 ONG tunisiennes réputées. Leur verdict : Leila a occupé plus de 14 % de l’espace rédactionnel consacré aux législatives, alors que toute l’opposition réunie n’arrivait pas à 13 % (le reste étant monopolisé par le vrai faux parti unique, le RCD). « L’ascension de Leila Trabelsi est un facteur important, il montre une évolution possible du système », nous dit Nejib Chebbi, fondateur d’un parti d’opposition, le PDP, qui boycotte finalement les élections.

Mais qui est Leila Ben Ali, née Trabelsi ? Une femme d’origine modeste, d’abord, comme son mari, d’ailleurs ; pour les deux, il s’agit de secondes noces. Leila exerçait à l’origine la profession de coiffeuse. Son « clan », composé de ses filles et leurs maris, de ses dix frères et sœurs, est resté dans l’ombre pendant plusieurs années après son union avec le chef de l’Etat en 1992. Puis, la voracité des appétits familiaux s’est fait sentir, s’il faut en croire les mille et une histoires de corruption, concussion, prévarication et autres malversations qui circulent sur « la famille ».

Un livre, La Régente de Carthage, main basse sur la Tunisie, paru à Paris le 1er octobre aux Editions La Découverte et signé par les journalistes français Nicolas Beau et Catherine Graciet, fait la synthèse des turpitudes imputées au clan Trabelsi, qui a vainement tenté d’en empêcher la sortie en France (il est interdit en Tunisie). Les allégations contenues dans l’ouvrage feront-elles l’objet de poursuites judiciaires devant les tribunaux français ?

On ignore en tout cas si Leila Ben Ali-Trabelsi envisage de succéder à son mari ou si elle prépare le terrain pour l’un de ses frères ou de ses gendres. « Elle n’a pas l’âme de flic de son époux, on la voit tout de même mal réussir à dominer l’appareil du régime, les ‘services’, le parti, l’armée, trop de dents vont grincer. Et puis, il faut s’opposer à cette logique clanique, nous méritons mieux ! » : cette observation d’un intellectuel tunisois qui préfère l’anonymat semble assez répandue.

De nombreux Tunisiens font observer la montée en puissance de Mohamed Sakhr Materi, qui a épousé Nesrine, fille de Leila. A 28 ans, il est devenu d’une manière étonnamment fulgurante l’un des hommes les plus riches du pays et son étoile brille de manière de plus en plus ostentatoire. Mais d’autres mâles du clan pourraient aussi jouer leur carte.

De Leila Trabelsi, on dit qu’elle fréquente assidûment les gens qui comptent au sommet de l’Etat, qu’elle s’assure de leur loyauté. L’un d’eux, Abdelwahab Abdallah, le très influent ministre des Affaires étrangères, est considéré comme son plus proche conseiller… Certains la décrivent déjà comme plus puissante que n’importe quel ministre. Qui peut savoir où s’arrêteront ses ambitions ?