Ukraine - Des activistes internationaux ont contribué à la « révolution orange », qui culminera avec la présidentielle dimanche L'internationale secrète s'exporte à l'Est Débat télévisé avant le « troisième tour » Réussir sa révolution En 1982, la subversion orange naissait en Pologne

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Chef du service Monde Temps de lecture: 8 min

Ukraine - Des activistes internationaux ont contribué à la « révolution orange », qui culminera avec la présidentielle dimanche

L'internationale secrète s'exporte à l'Est

* Ils ont oeuvré au renversement des dictatures en Serbie, puis en Géorgie, et - bientôt - en Ukraine. Avant la Biélorussie, voire un jour la Russie ?

LAURENT ROUY

BELGRADE

Les manifestants qui s'étaient installés pendant trois semaines dans le centre de Kiev imposeront-ils le réformateur Iouchtchenko à la tête de l'Ukraine ? La réponse tombera ce dimanche, à l'issue du « troisième tour » de l'élection présidentielle. Mais à des centaines de kilomètres de là, dans le centre de Belgrade, une poignée de jeunes Serbes se reposent cette question avec fébrilité. Membres de l'ancien mouvement étudiant Otpor (« Résistance »), fer de lance du mouvement qui a chassé du pouvoir en 2000 le président yougoslave Slobodan Milosevic, ils ne se reconnaissent pas seulement dans les protestataires ukrainiens, ils les connaissent très bien pour leur avoir porté assistance ces derniers mois.

C'est que tous les anciens d'Otpor n'ont pas quitté la scène politique après la chute de « leur » dictateur. Bien conscients que d'autres peuples d'Europe orientale continuaient à vivre sous d'autres régimes autoritaires, un certain nombre d'entre eux ont décidé d'exporter leur combat et de se reconvertir en militants internationalistes de la révolution non violente. Certains sont allés en Géorgie l'an dernier pour prodiguer leurs conseils aux jeunes militants du mouvement étudiant de désobéissance civile Kmara (« Assez ! »), qui a contribué à renverser Edouard Chevardnadze. D'autres se sont rendus plus récemment en Ukraine dans l'espoir d'y rééditer leur exploit. Nous y avons été 26 fois entre les printemps 2003 et 2004, se souvient Aleksandar.

Sur ce dernier terrain, les militants du Centre Otpor de résistance non violente sont à l'origine de deux organisations subversives. La première, Pora (« C'est l'heure »), a été chargée de conduire une campagne de communication « négative », en dénonçant les inégalités : Il s'agissait de pointer du doigt des problèmes sociaux, explique l'un d'eux. Des attaques contre les dysfonctionnements politiques n'auraient mobilisé qu'une minorité d'Ukrainiens. L'autre organisation, Znayu (« Je sais »), a reçu pour mission de mener une campagne « positive », en expliquant comment éviter les détournements de voix, vérifier les listes électorales, s'inscrire pour la première fois, etc.

Les activistes serbes sont d'autant plus habiles et efficaces qu'ils sont solidement encadrés. Ils ont ainsi bénéficié en Ukraine du soutien financier d'une organisation basée à Washington et très proche du gouvernement américain, Freedom House, qui se trouvait déjà à leurs côtés en Serbie à l'automne 2000 et qui les a aidés à former, sans succès pour le moment, des jeunes biélorusses du mouvement Zubr (« Le Taureau »). En Géorgie l'an dernier, l'Open Society Institute (OSI) du financier George Soros a pareillement pris en charge la formation des militants de Kmara.

Et ce n'est pas tout. L'aide étrangère apportée aux activistes démocrates d'Europe orientale s'étend également à la formation. Ainsi, des séminaires de « formation des formateurs » ont été organisés outre-Atlantique - l'un d'eux a eu lieu le 9 mars dernier à Washington. Ces réunions, qui permettent des échanges d'expérience, réunissent de jeunes militants de terrain, tels ceux d'Otpor, ainsi que des anciens, tel Mukhuseli Jack, un acteur de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Ils attirent aussi des théoriciens de la lutte non violente, dont Jack DuVall, producteur d'un documentaire « Comment renverser un dictateur, qui a circulé sous le manteau dans de nombreux pays du monde, de la Géorgie à l'Iran, en passant par Cuba »... Sans oublier certains proches du principal théoricien du mouvement, Gene Sharp, auteur d'un manuel traduit dans près de vingt langues, « De la dictature à la démocratie ».

Les organisations de base comme Otpor ne sont pas capables d'imposer seules des révolutions. Pour provoquer un changement de régime, elles cohabitent avec une opposition politique classique déterminée et s'appuient sur un fort désir de changement au sein de la société. Mais fortes de leur courage juvénile et de leur art consommé de la subversion, elles deviennent aujourd'hui le cauchemar des dictateurs.·

Débat télévisé avant le « troisième tour »

Le chef de l'opposition ukrainienne Viktor Iouchtchenko, très offensif, s'est dit lundi sûr de gagner face à son rival Viktor Ianoukovitch, affaibli, lors d'un débat télévisé opposant les deux candidats à l'élection présidentielle de dimanche.

Viktor Iouchtchenko, parlant ukrainien, a de nouveau dénoncé les fraudes qui ont conduit à l'annulation du précédent scrutin du 21 novembre, remporté par son rival, tandis que Viktor Ianoukovitch, s'exprimant la majeure partie du temps en russe, tentait plutôt de s'expliquer.

Le candidat d'opposition, favori de l'élection organisée dimanche, a dénoncé le pouvoir criminel et l'économie de l'ombre contre lesquels il s'est juré de lutter, ainsi que les fraudes qui ont émaillé le précédent vote pour lequel M. Ianoukovitch avait été déclaré vainqueur. Trois millions de voix ont été volées, on a essayé de nous voler notre avenir, a-t-il lancé. Son rival, lâché par le président sortant Léonid Koutchma et par une partie de son entourage politique, a même demandé pardon, à la demande de M. Iouchtchenko, aux électeurs de l'opposition pour les avoir traités de « rats oranges » (couleur de l'opposition) et de « connards ».

Après avoir assuré dernièrement que des dizaines de milliers de ses partisans étaient prêts à marcher sur Kiev en cas de victoire de Iouchtchenko, l'actuel Premier ministre a appelé les Ukrainiens à ne pas descendre dans la rue après l'élection de dimanche.

Debout face à face sur le plateau de la télévision publique UT-1, chacun des deux candidats portait les couleurs de sa campagne, pochette et cravate orange pour M. Iouchtchenko, cravate bleue pour M. Ianoukovitch.

Un épais maquillage, sur le visage de Viktor Iouchtchenko, dissimulait tant bien que mal les marques laissées par l'empoisonnement à la dioxine dont il a selon ses médecins été victime en septembre. (D'après AFP.)·

Réussir sa révolution

Un harcèlement continuel vaut mieux qu'une attaque frontale, le rire que la force. Cocktail nouveau composé d'ingrédients anciens, les révolutions qui ébranlent depuis quatre ans l'Europe de l'Est mêlent intimement une base théorique inspirée des travaux de l'Institut Einstein et des trouvailles d'une bande de camarades de faculté qui ont cru, dans le Belgrade des années 90, que la dérision était l'arme la mieux adaptée à la quête d'une vie meilleure.

Mais avant d'attaquer un régime autoritaire, il convient de comprendre comment il fonctionne. La dictature de grand-papa, où un tyran règne sans partage sur un pays asservi, n'existe presque plus, explique Slobodan, la trentaine, ancien d'Otpor et de la Géorgie. Nous avons aujourd'hui des fausses démocraties où des élections sont organisées, où une opposition vivote mais où, au final, la même tête se retrouve toujours au sommet, sous un titre ou un autre. La description convient au Serbe Slobodan Milosevic, qui a alterné les postes de président serbe et yougoslave, comme à l'Ukrainien Leonid Koutchma qui a multiplié les manoeuvres pour trahir la vox populi.

Or, ces dictatures s'appuient sur un certain nombre de piliers : police, armée, médias serviles, justice aux ordres, population obéissante... L'idée fondamentale de nos révolutionnaires est qu'un renversement du pouvoir passe par l'affaiblissement préalable de ces soutiens. Dans cette lutte, les coups les plus divers peuvent servir. En Serbie, dans les petites villes où tout le monde se connaît, les mères de militants arrêtés harcelaient la police locale de coups de téléphone implorant le pardon pour leurs adolescents de fils. A Kiev, de jolies jeunes filles ont fleuri les boucliers du cordon de sécurité du palais présidentiel, en demandant aux jeunes policiers s'ils allaient « vraiment les frapper ». Le rire est une autre arme redoutable. Otpor a fait la quête pour « payer Milosevic afin qu'il quitte le pouvoir » ; l'opposition Orange pour financer l'enterrement de Koutchma. Mais attention ! La communication doit aller crescendo. Et puis il y a une multitude de petits trucs à connaître. Un autocollant s'arrache en un instant, note Slobodan. Mais si vous le lacérez à coup de rasoir, il s'effritera sous les doigts de ceux qui voudront le décoller et il en restera toujours un morceau...

Plus largement, les révolutions de Kiev, Tbilissi et Belgrade se sont articulées sur deux campagnes de communication. L'une, négative, critique les travers du pouvoir : corruption, pauvreté, manque de libertés... L'autre, positive, incite l'électorat à se mobiliser. Elle se base sur un calcul simple : Les partisans du pouvoir votent de toute façon, explique un employé du Cesid, une ONG serbe spécialisée dans la surveillance des élections. Le tout est donc d'amener les autres aux urnes.·

L.Ry

En 1982, la subversion orange naissait en Pologne

C'était un an après l'instauration de l'état de guerre par le général Jaruzelski, l'interdiction du syndicat Solidarité et l'internement de tous ses dirigeants. Des années de désespoir total, toute velléité de protestation étant écrasée avant même de voir le jour.

C'est dans ce contexte que, dans la ville de Wroclaw, dans le sud-ouest du pays, on vit apparaître un mouvement inédit, laissant le pouvoir et sa police si décontenancés qu'ils laissèrent libre cours au phénomène. C'est que l'« Alternative orange », animée par un personnage étrange autoproclamé le « Major », faisait défiler des manifestants déguisés en nains de jardin revendiquant de « libérer les Saint-Nicolas », ou prônant tout simplement : « Nains de tous pays, unissez-vous ». Phénomène typique des régimes communistes : comme ces revendications n'étaient pas répertoriées comme dirigées contre le régime, ce dernier, perplexe, eut du mal à trouver des raisons pour les interdire. A la grande joie de la population, qui percevait parfaitement la nature hautement subversive du mouvement.

Quasiment disparue en même temps que la dictature qu'elle combattait, l'Alternative orange a ressorti sa couleur et organisé des manifestations de soutien polonais avec la révolution pacifique ukrainienne. Samedi dernier, à Varsovie, ses vétérans ont suspendu une banderole orange de 120 mètres sur le Palais de la culture. Un bâtiment symbolique : il fut « offert » par Staline à la Pologne en gage d'amitié soviéto-polonaise !·

J.Kz.

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