UN MEME OPERATEUR CRIMINEL DERRIERE LES FRANDES SAISIES BELGES DE COKE DE CES DERNIERES ANNEES COCAINE : LE CARTEL DE TEL AVIV

Un même opérateur criminel derrière les grandes saisies belges de coke de ces dernières années

Cocaïne : le cartel de Tel Aviv avait choisi Anvers

Opération Acapulco : trois ans d'enquête et Anvers au coeur d'un réseau mafieux, de Cali à Saint-Pétersbourg.

Discrètement, la chambre des mises en accusation d'Anvers a vécu la semaine passée l'épilogue - momentané, mais sans gloire - d'un des dossiers de stupéfiants les plus importants de cette décennie : la... levée du mandat d'un transporteur bien connu des autorités anversoises, D. B. D..., les éléments israéliens du dossier d'instruction le concernant n'ayant pas, selon nos sources, été retenus.

De quoi s'agit-il ? Du dossier Acapulco, soit la saisie, le 24 mars 1992, de 650 kilos de cocaïne - alors un record absolu pour la Belgique - dans un conteneur de téléviseurs et frigos japonais provenant de Cristobal, au Panama, et à destination officielle de Tel Aviv. Selon les enquêteurs, la poudre était en fait destinée à cet intermédiaire anversois, D. B. D...

Mais surtout, de «qui» s'agit-il ? Il s'agit, derrière D. B. D..., du cartel israélien de trafiquants le plus important depuis la création de l'État (d'Israël), dira à l'époque le «Jerusalem Post», réseau responsable non seulement de l'expédition sur la Belgique des 650 kilos de 1992, mais aussi de la cargaison qui avait occasionné la précédente saisie record de Belgique (273 kilos en 1991), et également propriétaire de la cargaison historique de Vyborg (Russie), soit 1,09 tonne de cocaïne saisie à la frontière finno-russe en février 1993 et destinée elle aussi à Anvers (« Le Soir» du 2 janvier). Ce dernier cas à lui seul avait justifié six arrestations en Russie, cinq en Israël et une en Colombie. Et plus une seule en Belgique ?

DE TEL AVIV À BOGOTA

L'histoire, que les magistrats anversois rechignent à expliquer, est maintenant connue dans ses grandes lignes.

La tête du réseau se trouvait à Tel Aviv : en fait, un trio composé du trafiquant Ya'acov Korakin, lié aux opérations de blanchiment et qui vient d'être condamné en Israël à plusieurs années de prison; de son alter ego Yuval Shemesh, condamné en mars 1994 à sept années seulement eu égard à sa coopération avec les forces de l'ordre israéliennes; et d'un certain Amos Solmi (ou Sulami) qui aurait servi d'intermédiaire pour la corruption des autorités russes sur le territoire desquelles les cargaisons étaient parfois en transit. C'était à l'époque la nouvelle «astuce» des trafiquants : faire transiter la coke par l'Est pour contourner le renforcement de la vigilance douanière.

Korakin et Shemesh sont les opérateurs du trafic, en cheville avec les cartels colombiens. Ils disposaient d'un premier agent «résident», situé en Colombie : l'Israélien Elias Cohen, qui sera, lui, arrêté à Bogota. Leur deuxième point de chute important est Amsterdam, où un de leur complice, un certain Shem Tov Maktabi, trouvera refuge un certain temps.

C'est d'ailleurs des Pays-Bas que part tout le dossier, vers 1992, lorsque les Néerlandais entendent parler dans le milieu de la diaspora juive et des exilés russes d'une coalition entre le cartel de Cali et un «résident israélien» de Bogota, en cheville avec des trafiquants juifs néerlandais. Ce résident, c'est évidemment Cohen, originaire de Tel Aviv, autrefois domicilié aux Pays-Bas avant d'opter pour la capitale colombienne et d'y épouser la fille d'un des barons de la drogue. Il est chargé de la commande des stupéfiants et de leur chargement sur cargo. Une série de livraisons types sont alors utilisées comme couverture : réfrigérateurs, corned-beef, chaussures, valises, etc.

En accord avec les Russes, les Colombiens, Israéliens et Européens décident d'infiltrer ce réseau à l'occasion d'un transport important chargé, au début de 1993, dans un conteneur de corned-beef « Blony». L'infiltration est un jeu d'enfant : les Israéliens ne redoutaient pas les écoutes téléphoniques colombiennes et parlent ouvertement de leurs combines...

Comme on le sait, le conteneur, pris en charge par le bateau «Nedloyd Cement», de Bogota à Göteborg, puis par le «Bore Sea», de Göteborg à Kotka, est finalement intercepté par les Russes - contre toute logique, d'ailleurs - à hauteur de Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, aux environs du 21 février 1993. Commanditaire du trafic : une société bidon dénommée Agricum. Les Russes procèdent alors à une série d'arrestations : plusieurs nationaux ainsi que deux Israéliens dont un certain Marik Frish, qui leur échappera, et aurait servi d'intermédiaire à Solmi pour la corruption.

SHEMESH MANGE LE MORCEAU

Ce n'est qu'à l'automne 1993 qu'Israël peut leur emboîter le pas de manière opérationnelle et procéder à son tour à une série d'arrestations : Frish (à nouveau), Solmi, Shemesh... Un homme leur échappe : Shem Tov Maktabi. Trois semaines plus tard, il est arrêté à Amsterdam, avec armes et faux passeport.

L'opération est doublement bénéfique pour les Israéliens, car Shemesh se met à table : il balance des complices d'autrefois, notamment des trafiquants d'héroïne opérant par voie de mer au départ de la Turquie. Il balance même Korakin, que les Israéliens se font un plaisir de cueillir dans son appartement de Jérusalem. Korakin, à l'époque, fuit même les barons de la drogue et ses anciens associés de trafic, auxquels il doit d'énormes sommes d'argent.

C'est à ce moment que le magistrat israélien en charge du dossier révèle que Korakin et associés étaient à l'origine d'un transport de près de 300 kilos de cocaïne sur la Belgique en 1991, et de 50 puis 650 kilos en 1992. La tonne de Vyborg n'était donc pas un coup d'essai, Anvers était bel et bien dans le collimateur.

Le 22 mars 1994, devant les tribunaux de Tel Aviv, Amos Solmi et Yuval Shemesh ont écopé respectivement de 18 et 7 ans de prison. Le maillon belge ? Il reste délicat : à notre connaissance, D. B. D... a utilisé au moins deux sociétés de transport anversoises différentes pour ses trafics, dont l'une était l'émanation d'une grande famille juive de la métropole.

ALAIN LALLEMAND