UN RAPPORT UNE MESURE ET TOUJOURS LE DOPAGE LES CONTROLES SANGUINS SONT-ILS VAINS FRANK VANDENBROUCKE:INTENSIFIONS LA LUTTE...

Un rapport, une mesure et toujours le dopage

En quelques mois, le dopage en cyclisme est apparu sous un jour nouveau... et tellement hallucinant que l'UCI a été obligée d'agir sur-le-champ.

UN DOSSIER

de Bruno Deblander

Tout commence, peut-être, à la fin du printemps. Deux coureurs français, Philippe Gaumont et Laurent Desbiens, sont convaincus de dopage. Patrick Nédélec, le médecin de l'équipe à laquelle ils appartiennent, assume la responsabilité de cette faute. L'attitude est courageuse. Elle est troublante, surtout. Nédélec a été, pendant dix ans, responsable des contrôles antidopage au Tour de France et on se dit que l'homme, peut-être, se situait depuis toujours dans le camp des braconniers.

La chronique d'une polémique annoncée ne s'arrête pas là. Au Dauphiné, au Tour de France, à la Vuelta, certains comportements intriguent davantage encore. Les uns s'éclatent, les autres s'effondrent. Dans la foulée, la Fédération française, accusée par certains d'avoir étouffé une affaire, s'énerve. Puis, Jean-Marie Leblanc durcit le ton avant que le Coni, le Comité olympique italien, ne déterre, à la fin du mois d'octobre, le rapport Donati. S'il est vieux de trois ans, ce rapport est aussi terriblement accusateur...

Sandro Donati, ancien entraîneur d'athlétisme, est un médecin qui, pendant une dizaine d'années, a observé les moeurs en vigueur dans le peloton. Effrayé par les pratiques de certains de ses confrères, il a finalement choisi de dénoncer ce que tout un milieu taisait plus par hypocrisie que par ignorance.

Concrètement, Donati affirme que l'usage de l'EPO, soit l'érythropoïétine, est institutionnalisée au sein du peloton. A l'instigation, sans doute, de deux de ses collègues, Francesco Conconi et Michele Ferrari, un «trafic» s'est même organisé au départ de Ferrare, en Italie. Quatre-vingt pour cent des coureurs seraient concernés, des réseaux d'approvisionnement s'organisant à partir de la Suisse et du Vatican.

À LA MI-MARS

L'EPO est, en fait, un médicament réservé à des sujets dyalisés et anémiés. Mais stimulant la production de globules rouges et permettant un meilleur transport d'oxygène, il augmente la capacité aérobique du sportif qui y succombe donc en dépit des risques qu'il encourt. Car si l'EPO n'est pas décelable dans l'urine et s'il promet donc l'impunité, il épaissit le sang et peut déboucher sur des accidents cardiaques. L'érythropoïétine est, en tout cas, mis en avant pour expliquer le décès subit de quelques coureurs...

Citant sept médecins, se basant sur les confidences d'une vingtaine de cyclistes, Sandro Donati n'incrimine pas seulement l'EPO. Il évoque également d'autres produits dopants dont l'usage s'est généralisé dans le peloton au cours de ces dernières années. Les stéroïdes anabolisants y ont fait place aux hormones protéiniques, aux hormones à l'insuline et à la testostérone, soit autant de produits dont on ignore les effets à terme sur l'être humain.

Alerté et inquiet, le monde cycliste a finalement décidé de réagir. Vendredi, à Genève, l'UCI a réuni les directeurs sportifs des groupes de première division, des médecins, des représentants des coureurs et des chercheurs. En concertation, elle a décidé de pratiquer des contrôles sanguins et ce, à partir de la mi-mars. Ceux-ci ont pour fonction de déterminer le taux d'hématocrite, soit le volume total de globules rouges dans le sang, de chaque coureur. Passé le seuil de 50 %, celui-ci sera mis en arrêt de travail. Préventive et non répressive, cette mesure devrait permettre de mieux protéger la santé de l'athlète. Mais peut-on vraiment faire le bien de l'homme contre son gré ?

Les contrôles sanguins sont-ils vains ?

Poser le problème du dopage, c'est aussi et surtout mettre en avant l'inefficacité partielle des contrôles. Il y a des substances qui, actuellement, ne sont pas détectables, a confirmé le docteur Patrick Schamasch, directeur médical du CIO, dans un interview accordée à «L'Equipe». Mais tout est fait actuellement pour progresser en la matière, surtout vis-à-vis de l'EPO et de l'hormone de croissance. D'ailleurs les recherches sont bien avancées pour l'une, alors que des fonds très importants ont été attribués pour l'autre.

Pour le directeur médical du CIO, la solution ne passe cependant pas par les contrôles sanguins, lesquels ont été réclamés par une partie du peloton, avant d'être admis par l'UCI. Ils n'apporteront rien, poursuit Patrick Schamasch. La FIS, en ski, et l'IAAF, en athlétisme, y ont eu recours à Lillehamer ou à l'occasion des Golden Four. Mais les résultats ont été très décevants. En fait, on oriente mal les athlètes. Certaines personnes ont dit que l'on trouvait tout dans le sang. Or, ce n'est pas vrai. Actuellement, la seule chose qu'on puisse mettre en évidence est l'apport de sang étranger par la technique de transfusion, mais cette technique est, à présent, complètement obsolète.

L'UCI, bien entendu, a préféré se placer sur le terrain plus général de la santé du coureur puisqu'elle a défini un taux d'hématocrite acceptable. Au-delà d'un seuil de 50 %, le coureur est considéré comme étant en danger et doit théoriquement accepter, par sécurité pour sa vie, de ne pas participer aux compétitions. Ce n'est pas utopique dès l'instant où les équipes agissent comme n'importe quel employeur et sont responsabilisées quant à la santé de leurs coureurs, souligne Hein Verbruggen, le président de l'UCI.

Un médecin d'une équipe cycliste, toujours interrogé par « L'Equipe», et sous couvert de l'anonymat, a toutefois tenu un discours à contre-courant, significatif et, somme toute, réaliste. C'est trop facile, aujourd'hui, de dire qu'un coureur est positif à tel produit sans préciser les doses. Les dangers de l'EPO existent, mais seulement en cas de surdosage. Face à une performance sportive, on parle toujours de substances dopantes et jamais des dangers de l'intensité de l'effort. Il serait peut-être temps de comprendre les vrais risques du métier de sportifs. Il serait peut-être temps aussi de comprendre que ceux-ci sont pris en otage. En tout cas, il est inacceptable de laisser affirmer qu'une majorité de coureurs se dopent. (D'après AFP.)

Frank Vandenbroucke :

«Intensifions la lutte»

Dans le dossier que « L'Equipe» a consacré au dopage en cyclisme, Nicolas Aubier, jeune pro tout juste retraité, n'y va pas par quatre chemins. J'imagine mal un coureur appartenant aux cent meilleurs mondiaux ne pas recourir à l'EPO, à l'hormone de croissance ou à un autre produit, déclare-t-il au hasard d'un interview musclée. Figurant dans le top 20 du classement mondial, Frank Vandenbroucke est donc indirectement mis en cause par cette déclaration.

Mais j'ose croire qu'Aubier se trompe, rétorque le Belge. S'il est vrai que je suis, comme tous mes coéquipiers de l'équipe Mapei-GB, suivi médicalement, je ne ne pense pas que nous puissions parler de dopage. La relation que j'ai établie avec le docteur Vanmol est basée sur la confiance. Il ne peut donc me tromper sur le mode de préparation qu'il me propose. Les charges de travail y ont une grande importance, de même que la diététique. Il m'arrive parfois de prendre un supplément de fer ou un complexe vitaminé. Mais cette démarche ne se distingue pas de celle de n'importe quel citoyen un peu fatigué.

Frank Vandenbroucke ne se voile, cependant, pas la face. Il ne nie pas le dopage qui existe dans le peloton.

C'est vrai que je me pose parfois des questions, poursuit-il. Quand vous avez le sentiment d'être vraiment en superforme, presque imbattable, et qu'un adversaire dont vous connaissez les défauts et les qualités vous laisse sur place, vous vous demandez ce qu'il a «fait» de plus que vous. A cet égard, je suis totalement pour l'intensification de la lutte contre le dopage. Cela aura le mérite de ramener une plus grande égalité entre les coureurs...

Chris Goossens : «Toute

réussite n'est pas suspecte »

Médecin auprès de la LVB, Chris Goossens n'est nullement étonné par tout ce qui se dit et écrit autour du dopage, ces dernières semaines. Cela correspond à ce que nous sommes plusieurs à penser depuis des années, commence-t-il. Le problème, jusqu'à présent, a été d'apporter la preuve de certaines pratiques répréhensibles. Mais si le Comité olympique italien et la justice de ce pays se mettent en tête de les démonter, les failles du système devraient apparaître rapidement...

Manifestement ravi d'imaginer, soudain, un cyclisme plus propre, le Belge en appelle, toutefois, à la prudence. Il craint une généralisation hâtive.

Il ne faut pas que toute réussite apparaisse, désormais, comme suspecte, poursuit le médecin belge. Prenons, par exemple, les pistiers français qui, aux JO d'Atlanta, ont été prodigieux. Pour avoir été témoin de leur travail, je crois que ces coureurs sont arrivés légalement et sainement au sommet.

Du coup, Chris Goossens n'est pas de ceux qui pensent que la lutte contre l'EPO ou l'hormone de croissance est ouverte parce que d'autres méthodes de préparation, encore plus illicites et efficaces, ont été mises au point.

Au contraire, j'ai le sentiment que nous en sommes revenus à une plus grande orthodoxie, insiste-t-il. A la LVB, nous travaillons de concert avec le département de médecine sportive de la VUB, sans nous mettre hors la loi, sans mettre davantage la santé des coureurs en jeu. Cette tendance va aller en se généralisant, parce qu'elle respecte l'athlète et lui permet d'acquérir un certain niveau. Et plus le dopage sera combattu, plus notre démarche sera pertinente.