Une saison en enfer, place Rogier

FRANÇOIS ROBERT

C'est à la place Rogier, et plus particulièrement l'ancien Grand Hôtel Liégeois, que s'écrivit l'une des pages les plus torturées du passage d'Arthur Rimbaud, météorite de la poésie française. Pour preuve, la pose d'une plaque commémorative sur la façade de la brasserie Saint-Germain, située en dessous du Grand Hôtel Liégeois, rebaptisé depuis Hôtel Siru.

Un an après l'Année Rimbaud (le 150e anniversaire de sa naissance), revoilà évoquées les tumultueuses amours bruxelloises du poète maudit. Nous sommes en 1872, à l'angle de la rue du Progrès et de la place Rogier, à quelques mètres de la gare du Nord. À l'aube d'une saison en enfer. Au coeur d'un quartier trouble, terminus où échouent putains, misérables, émigrés et poètes égarés, ivres d'absinthe.

Paul Verlaine connaissait bien le Grand Hôtel Liégeois pour y avoir séjourné avec sa mère en 1867. Fuyant Paris et le domicile conjugal, il y descend avec son amant en juillet 1872. Une dizaine de jours plus tard, son épouse Mathilde tente de l'arracher des griffes de Rimbaud. La tentative échoue. Le jeune poète surdoué s'est faufilé dans le même train que le couple et persuade Verlaine de poursuivre à Bruxelles puis en Angleterre leur « dérèglement de tous les sens ». À noter qu'un an plus tard, les querelles conjugales forceront Verlaine à reprendre la malle pour le Grand Hôtel liégeois d'où il enverra un télégramme à Rimbaud.

Ce n'est pas l'envie qui nous manque de raconter les autres séjours de Rimbaud à Bruxelles. Car d'autres lieux ont abrité le couple maudit. Citons la maison Victor Hugo, celle des Brasseurs, l'ancien hôtel « A la Ville de Courtrai », la rue des Bouchers, le 37 de la rue aux Choux, la prison des Petits-Carmes, le boulevard du Régent et le parc de Bruxelles.

Toujours est-il que la brasserie Saint-Germain vénère le grand poète : Rimbaud y hante littéralement les lieux. On le voit, on le lit jusque dans les escaliers et sur les cartes de menu.

Certes, l'omniprésence du poète et la pose de la plaque commémorative ne sont pas dénuées d'arrière-pensée commerciale.

Mais c'est de bonne guerre et cela donne une plus-value historique et culturelle à la place. La brasserie a par ailleurs édité un parcours bruxellois pour ceux qui, fascinés, voudraient suivre pas à pas Rimbaud à Bruxelles. Et l'on annonce pour bientôt, une fontaine d'absinthe (gratuite) à la salle des banquets. Et rassurons les lecteurs : cette absinthe-là, traitée, ne rend pas fou...