Tsipras, le dirigeant resté militant

Portrait d’un Premier ministre grec en campagne permanente.

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A 1 heure du matin, ce samedi 27 juin, Alexis Tsipras apparaît, chemise blanche et veste bleu nuit, entre les drapeaux grec et européen, à la télévision nationale. Le rendez-vous est inopiné et tardif, mais c’est celui que le Premier ministre et patron de la gauche radicale grecque a choisi pour l’Histoire. Tout le pays est devant son téléviseur. Le fringant quadragénaire ne sourit pas. Sa voix est grave. Sa main gauche rythme d’un mouvement volontaire les propos définitifs qu’il assène à ses compatriotes, pour les inviter à voter « non » au référendum sur l’Europe convoqué le 5 juillet.

En cette aube télévisuelle, Alexis Tsipras est tel qu’en lui-même. Six mois au pouvoir n’ont pas changé le militant entré au Parti communiste à 16 ans, en 1990, et qui a grandi dans l’idéologie de la gauche radicale, parmi les luttes sociales, les ruptures et retrouvailles entre ces si nombreuses chapelles sur lesquelles il a fini par régner. Son discours rappelle celui de sa campagne législative victorieuse de janvier 2015, et les slogans qu’il martèle depuis tant d’années.

Prêt au risque et jusqu’au-boutiste

Il dit avoir depuis six mois « mené bataille », « afin de mettre un terme à l’austérité ». Il parle de « justice sociale » et dénonce un « ultimatum » des institutions européennes, qui conduiraient à « une diminution des retraites, de nouvelles baisses des salaires dans le secteur public, une augmentation de la TVA sur la nourriture, la restauration, le tourisme ». Ce serait « l’humiliation d’un peuple entier » par « une austérité dure et punitive ». Plus grandiloquent, il évoque « l’histoire fière des Grecs », son pays, « berceau de la démocratie », et, soudain plus politicien que jamais, confie aux téléspectateurs que l’enjeu tient éveillés : « Pas à un seul moment nous n’avons envisagé de céder. »

Cette allocution est à l’image du personnage. L’homme a toujours paru sûr de lui, prêt à risquer gros, et jusqu’au-boutiste. La veste de Premier ministre est mieux coupée que celles que le président de Syriza portait naguère sur sa sempiternelle chemise blanche, toujours sans cravate. Le jeune lycéen puis ensuite l’étudiant en génie civil à l’école Polytechnique d’Athènes, haut lieu de la contestation, n’a jamais tremblé. Il entrait dans le bureau du directeur avec cinq camarades et menaçait : si nous n’avons pas ceci, si nous n’obtenons pas cela, nous serons cent dans une heure, mille en fin de journée, et nous bloquerons tout. Et, souvent, le directeur cédait.

Avec ses camarades de l’extrême gauche, ce fut plus compliqué. Il lui a fallu feindre, envoyer un émissaire, en changer, rester évasif, trouver un compromis, le dénoncer, reprendre tout à zéro, manœuvrer encore, sans rien céder sur le fond, avant d’arriver à ses fins. Membre de l’un des derniers partis communistes staliniens d’Europe, puis d’une alliance avec des gauchistes et écologistes, puis encore d’une autre, il est parvenu, la crise et la grogne sociale aidant, à fédérer toute la gauche de la gauche grecque. « Il écoute, peut changer d’avis et parvient à surpasser les problèmes avec le sourire », se souvient son vieux compère, aujourd’hui ministre de l’Intérieur, Nikos Voutsis. « Il avait beaucoup de sang-froid », « il pouvait prendre des risques », « rien ne l’arrêtait pour obtenir ce qu’il voulait », précisent ses camarades de parti, évoquant des temps pas si lointains.

Des réflexes idéologiques

A la première heure de ce samedi 27 juin, c’est tout à la fois le Premier ministre grec et le militant gauchiste qui s’expriment. « J’ai décidé » d’un référendum, clame le premier, avant que le second ne précise, dans un réflexe partisan, qu’au Conseil des ministres « ma proposition a été unanimement acceptée ». Alexis Tsipras ne cesse jamais d’être en campagne électorale. Il a des réflexes idéologiques et ne vit que pour sa cause.

Devant les parlementaires qu’il a ensuite réunis afin de valider l’organisation du référendum, il a appelé à dire « un grand non à l’ultimatum » des créanciers, se référant explicitement au refus des autorités grecques de céder à l’ultimatum de l’armée italienne en 1940. Un geste célébré chaque 28 octobre, lors d’une fête nationale communément dénommée « le jour du grand Non ».

Assurément, Tsipras ne parle pas la même langue que les autres responsables européens, pour lesquels les souvenirs de cette guerre sont loin. Négociateur hors pair, le Premier ministre grec a bien tenté de diviser le sud et le nord de l’Europe, Merkel et Hollande, avec un petit détour chez Poutine, pour ajouter à la confusion.

Acclamé par le peuple

Il a brandi la menace d’un défaut de paiement, d’une sortie de l’euro, persuadé que ses partenaires « caleraient », parce qu’ils avaient plus à perdre que lui. Il avait présenté cette arme durant ces législatives où il évinça la droite grecque et ce qu’il restait de socialistes. Sur les estrades, il disait qu’il ne s’abaisserait pas à parler aux technocrates du FMI ou à ceux de la Banque centrale européenne. Le peuple grec l’avait acclamé. Au cours de ces six derniers mois, à chacune de ses interviews, il n’omettait jamais de glisser qu’il venait de converser au téléphone avec Angela Merkel et qu’il disait encore, pas plus tard que ce matin, à Jean-Claude Juncker…

Sa fierté rencontrait celle des Grecs qui, à travers lui, se sentaient écoutés, compris, respectés. « Il voulait jouer, mais il n’avait pas les bonnes cartes », note, désabusée, une journaliste athénienne.

Tsipras pensait sans doute que seul au dernier moment peut émerger cette solution que l’on croyait hors de portée. C’est une règle dans l’univers syndicaliste et celui de l’extrême gauche qu’il connaît.

Mais ses revirements ont soudé ses partenaires européens contre lui. C’est au sein de son propre parti, Syriza, que les divisions ont surgi. Alors qu’un accord semblait une nouvelle fois à portée de main, le député Alexis Mitropoulos s’est insurgé contre « le plan le plus vulgaire, le plus meurtrier et le plus dur » depuis le début des négociations. Une autre fois, c’est son collègue Yannis Michelogiannakis, qui a comparé les propositions de l’Union européenne à une tombe. « Comment peut-on accepter un accord qui va augmenter le nombre de suicides et appauvrir le peuple ? », s’est-il exclamé. L’aile la plus dure du parti a toujours empêché Tsipras d’aller trop loin dans les compromis et, lui-même, il n’a pas cherché à s’élever au-dessus des contingences partisanes.

Un effet d’entraînement

Au sein de Syriza, les militants se sont empilés au fil des ans, du communiste le plus orthodoxe au socialiste modéré, en passant par toute la gamme des gauchistes. Alexis Tsipras, depuis sa candidature à la mairie d’Athènes en 2006, incarne la victoire et l’avenir. Il a entraîné tout son monde, sans que ne soient vraiment tranchées les questions de fond, notamment celle de l’adhésion de la Grèce à l’euro. Tsipras s’est rallié du bout des lèvres à la monnaie unique. Une conversion dont on n’a jamais vraiment su si elle était sincère. Il y avait beaucoup d’opportunisme dans ce choix. C’est ainsi qu’il a évincé son mentor, Alexandros Alavanos, ancien communiste demeuré hostile à la monnaie unique. Et c’est ainsi qu’il a pu séduire au-delà de l’extrême gauche d’anciens socialistes et remporter les législatives de janvier 2015.

L’envol électoral de Tsipras coïncide avec la chute du communiste Alexandros Alavanos et celle du socialiste Georges Papandréou. En 2011, ce dernier, alors Premier ministre et chef du tout-puissant Pasok, une fois négocié un plan d’aide de l’Europe, avait, sans prévenir, avancé l’idée de convoquer un référendum. Sous la pression des dirigeants européens et des membres de sa formation, l’accommodant Georges Papandréou avait cédé, avant de se mettre en retrait de la vie politique.

Sur cette idée de référendum, le commentaire de Tsipras, à l’époque, avait été implacable : « Georges Papandréou se trouve dans une situation désespérée. C’est un moyen pour lui de gagner du temps et d’éviter sa chute. »

 

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