Dave Sinardet, politologue: «Les Catalans vivent dans l’illusion»
Comment expliquer la victoire des indépendantistes catalans ?
On peut affirmer que le résultat de ces élections incombe en partie au manque de dialogue du chef du gouvernement conservateur espagnol Mariano Rajoy envers les Catalans. Et l’attitude globale du pouvoir central, sourde aux appels au dialogue et à d’éventuelles discussions sur l’autonomie de la Catalogne, n’a fait qu’exacerber le sentiment nationaliste des troupes d’Artur Mas. Il faut rappeler qu’il y a dix ans, seulement 10 à 20 % des Catalans étaient pour l’indépendance. Mais le rejet par le gouvernement à Madrid et par la cour constitutionnelle espagnole d’une partie du statut d’autonomie de la Catalogne et ensuite le refus net de tout référendum en Catalogne a clairement renforcé le sentiment séparatiste. En Grande-Bretagne, je vous rappelle que le pouvoir à Londres a négocié sur l’organisation d’un référendum en Ecosse. Ensuite les déclarations menaçantes lors de la campagne électorale ont probablement aussi eu un effet inverse. Même si c’était basé sur un lapsus, la menace d’envoyer l’armée en Catalogne en dit long… Plus généralement, comme en Ecosse ou dans d’autres régions, le soutien pour l’indépendance peut aussi être le fruit d’une frustration plus générale sur une perte d’impact sur le processus de décision politique.
Faut-il en avoir peur de ce résultat en Espagne ?
Pas nécessairement, même si cela va sans doute réveiller quelques autres régions d’Europe, en Italie ou en France. Ce qui m’interpelle davantage, c’est que paradoxalement, ce sentiment nationaliste risque de se heurter à une réalité, qui est qu’on vit dans un monde de plus en plus globalisé et chez nous aussi européanisé. La réponse catalane est une sorte de leurre, d’illusion par rapport à une perte de souveraineté nationale qui est une réalité pour tous les Etats. Ils sont dans l’illusion d’avoir leur destin politique en mains. Ce qu’on peut craindre, en revanche, c’est que l’émergence de nouveaux Etats-membres complique encore un peu plus la tâche de l’Europe. On voit que le processus de décision sur des dossiers importants (migration, agriculture…) n’est pas facile. Imaginez si se déclenche un processus qui engendre la création d’une multitude de nouveaux Etats-membres de l’Union européenne. Je crois que la seule issue, la plus réaliste, est que le pouvoir central espagnol négocie avec la Catalogne. Ce qui sera d’ailleurs peut-être plus facile à l’issue des élections nationales de décembre, du moins si le parti de Mariano Rajoy les perd…
Même si la Flandre ne souhaite pas son indépendance, mais bien davantage d’autonomie, pensez-vous que pareil scrutin réveille cette fibre indépendantiste latente, notamment dans les rangs de la N-VA ?
Je ne pense pas que ce qui se passe en Espagne peut fondamentalement changer l’opinion des Flamands qui en majorité, comme vous l’avez dit, ne veulent pas de l’indépendance. Par contre, pour un parti comme la N-VA qui a décidé de totalement laisser tomber ses demandes d’autonomie durant cette législature, l’arrière-ban nationaliste du parti va peut-être leur compliquer la tâche. Celui-ci trouvera peut-être que le fossé entre ce que les nationalistes font en Catalogne et ce qu’ils font en Flandre devient trop grand. Je ne crois pas que la N-VA va pour autant changer de stratégie à court terme, mais cela peut avoir une influence sur leur positionnement aux prochaines élections en 2019, quand la Catalogne sera peut-être indépendante ou quasi…






© Rossel & Cie - 2022