Zakia Khattabi: «Groen et Ecolo sont des partis soeurs»

Issues de l’immigration et des milieux populaires, Meyrem Almaci et Zakia Khattabi sont à la tête des partis écologistes belges. Entretien.

Editorialiste en chef Temps de lecture: 9 min

Femmes, 39 ans, toutes deux issues de milieux populaires et de l’immigration : Meyrem Almaci et Zakia Khattabi président aux destinées des partis écologistes belges, Groen et Ecolo. Elles font leur première sortie commune dans Le Soir et ont choisi, comme lieu de rendez-vous, Namur, à proximité de la tortue de Jan Fabre posée sur la citadelle.

Pourquoi ce choix ?

Zakia Khattabi. Cela représente la dynamique dans laquelle Ecolo et Groen s’inscrivent : un artiste flamand exposé dans une capitale wallonne, à l’initiative d’un échevin écolo namurois (Arnaud Gavroy). C’est un symbole sympa de l’idée qu’il ne faut pas s’arrêter aux frontières.

Meyrem Almaci. Nous nous entendons bien, dans une dynamique positive et constructive : on a toujours travaillé comme cela. Quand j’étais chef de groupe au parlement fédéral avec Olivier Deleuze et, avant, avec Jean-Marc (Nollet), on avait des discussions sur les détails mais 95 % de tous nos programmes sont les mêmes. Et comme partis sœurs en Belgique.

Z.K. J’adore quand elle dit « sœurs ».

M.A. On ne dit pas ça ? (Khattabi rit). Chez nous, le top, élu par les militants, ne décide pas de tout et n’est pas dans une dynamique « rue de la Loi », sans plus s’intéresser aux gens. Nous pensons aussi au-delà des frontières linguistiques, régionales, même aussi de la Belgique.

Cela marque aussi votre volonté de faire des choses ensemble plus structurellement, au sein d’un bureau commun ?

Z.K. Il y a un moment important. Le lieu qu’on a choisi aujourd’hui est emblématique de ce dont on a envie. Une façon de dire qu’un autre modèle est possible. C’est notre marque de fabrique, notre volonté de ne pas être conflictuel et de montrer qu’il n’est pas inéluctable que Flamands et francophones n’aient rien à faire ensemble. Car ce n’est pas vrai. On le montre au Parlement mais aussi à travers ce bureau politique fédéral commun Groen et Ecolo – qui se réunira pour la première fois le 1er  juin et qui organisera des congrès où les militants se retrouveront. C’est depuis la base qu’on construit ensemble. C’est très important sur le fond. Comme francophone, cela permet de comprendre la réalité flamande, et d’en tenir compte dans nos propositions.

M.A. Comme enfant née en Belgique dans une famille turque, j’ai toujours fait le lien entre différentes communautés. Dans la politique, on travaille de la même façon, avec beaucoup de résultats. On l’a vu dans le débat sur la réforme de l’état, le nucléaire, etc.

Sommes-nous si différents ? Ou c’est une construction ?

M.A. 90 % des problèmes, c’est de la construction.

Z.K. Et de plus en plus. Un parti comme la N-VA postule que cette polarisation existe alors qu’en fait, il la construit. Par ailleurs, si nous, Flamands et francophones, nous n’arrivons pas à montrer que nous ne savons pas travailler ensemble, quel signal donnons-nous aux populations issues de la diversité ?

Bart De Wever a beaucoup joué de ces différences nord-sud ?

M.A. Il y avait différents ennemis : les Wallons, les socialistes, le PS, les syndicats et maintenant les Berbères. Un nouveau chaque jour… Qu’est ce que cela ajoute à notre communauté et à notre pays ? Rien. C’est une partie du problème et pas de la solution. Alors que nous, nous voulons apporter de vraies solutions aux problèmes concrets des gens et aux défis du moment, comme le tax shift – aujourd’hui, notre fiscalité n’est pas équitable – ou l’énergie.

Z.K. De Wever est dans le jeu politique, il est très fort avec ses petites phrases. Mais quand il a évoqué les Berbères, je l’ai pris comme un camouflet. Il me voit en face de lui : voit-il qui je suis ? Dans ce jeu politique, il sacrifie une partie de ses concitoyens.

Après un an du gouvernement, la rue s’est calmée et le gouvernement fait ses réformes. Votre bilan ?

Z.K. Mais quelles sont les décisions qui améliorent notre quotidien ? Aucune. Ils se sont préoccupés de plaire aux institutions, pas des citoyens. Il n’y a pas de projet, pas de souffle. Ils font de la politique provinciale du XIXe siècle. La N-VA a dit qu’elle ferait la politique autrement. C’est faux : ils ont nommé les leurs dans la fonction publique. Si vous n’êtes pas un homme blanc de 50 ans, vous n’intéressez pas la N-VA.

M.A. Dans le kern, il n’y a aucune femme. Et dans les décisions prises, il n’y a aucune sensibilité sur les problématiques qui touchent les femmes. Or, elles représentent 64 % des exclusions du chômage et sont visées par la décision sur les aidants proches, etc. Avec les mesures sur les temps partiels, des femmes risquent de tomber sous le seuil de pauvreté en travaillant !

Ils disent qu’ils préparent l’avenir ?

M.A. Mais l’avenir de qui ? Des diamantaires, oui ! De tous ceux qui ont des grandes fortunes. On attend le tax shift. La Ligue des familles a calculé qu’en Flandre, suite aux mesures fédérales et flamandes, il y a déjà 2.400 euros de facture en plus pour une famille avec quatre enfants. C’est énorme ! Comment payer cela pour une femme qui travaille à mi-temps ou un parent seul ? C’est l’horreur ! Où sont les perspectives ? Quand j’ai été élue, j’ai dit que je ne serais pas une présidente qui se contente de dire que tout va mal et qu’il n’y a pas d’autre alternative. Il y a des alternatives. On l’a prouvé en déposant des textes aux parlements fédéral et flamand.

Z.K. On a déposé au fédéral un budget alternatif, un plan terrorisme alternatif. Ici, sur le nucléaire, on a un scénario d’approvisionnement alternatif.

Le gouvernement Michel est plus solide qu’on l’imaginait ?

M.A. Mais pour eux, il n’y a pas d’autre alternative que cette coalition et c’est une motivation forte. Cette majorité a pris des décisions très vite sur toutes les factures qu’ils veulent envoyer aux gens et aux familles, mais ils se disputent énormément sur le tax shift. Encore ce mercredi, Bart De Wever et Gendolyn Rutten. Il n’y a aucune perspective sur ce tax shift : on avait parlé d’avant les vacances et maintenant c’est après l’été.

Z.K. Je vous parie qu’il n’y en aura pas.

Le Voka (le patronat flamand) ne veut pas de ce tax shift, qu’il trouve uniquement idéologique – pour rétablir l’équité ?

M.A. Je trouve cela très bizarre. Car un tax shift, c’est un shift vers les grandes fortunes, mais pas vers les entreprises. Demandez aux PME ce qu’elles veulent : une fiscalité plus juste, où les grandes entreprises paient aussi une partie de l’impôt. Le tax shift, ce sont les revenus en bourse : pourquoi ne pouvons-nous pas leur demander d’avoir un peu plus de solidarité avec les salariés ? Nous voulons un tax shift où nous baissons les charges sur le travail pour que les gens aient plus dans leur porte-monnaie et que les entreprises puissent créer plus de travail. C’est bien pour l’économie.

Une raison pour laquelle ce gouvernement ne tiendrait pas jusque la fin ?

Z.K. Ce qui les fait tenir, c’est l’enjeu politique partisan – mettre le PS dehors – et pas un projet commun. Rien à voir avec un projet et une vision politique de la Belgique. Quand on voit ce que Charles Michel a accepté comme couleuvres ! Si le Premier ministre n’est pas capable de rassurer sa population en condamnant des propos tenus sur les Berbères…

De Wever vient de dire que la collaboration « nationaliste » était une erreur. Cela aide Charles Michel.

M.A. Ce qu’il a dit à Anvers est très important, surtout venant d’un nationaliste flamand. C’est la première fois en 70 ans que quelqu’un dit cela. C’est un symbole important. Je suis heureuse que nous pouvons mettre cela de côté maintenant.

Ecolo ne se porte pas bien aujourd’hui. L’opposition que vous menez c’est de la « com » en vue des communales de 2018 et des législatives de 2019 ?

M.A. Mais c’est important d’avoir de l’impact et nous en avons aujourd’hui. Après les élections, nous avons présenté le tax shift, provoquant une discussion dans la majorité. Il y a eu les manifs à Bruxelles, la naissance de Hart boven hard (Tout autre chose), qui a dit la même chose que nous. Cela a augmenté la pression sur la majorité, au point que ce débat ne va pas disparaître. On a discuté cette semaine avec la ministre Marghem du nucléaire : elle ne peut plus échapper au débat, grâce à nous.

Z.K. Notre force dans l’opposition, c’est la cohérence du projet. On n’a pas changé de vision dans la majorité ou l’opposition. On est sur la balle, car on maîtrise le dossier. Nous sommes venus systématiquement avec des alternatives, très détaillées.

M.A. Pourquoi Kristof Calvo et Jean Marc Nollet sont-ils si forts ? Parce qu’ils travaillent énormément sur le contenu du sujet ! Ils peuvent poser à Marghem les questions interpellantes. On est un an après les élections, au tout début du match, et la ministre a déjà une carte jaune. Ce qui s’est passé mercredi n’est vraiment pas un détail. Si Kristof et Jean-Marc n’avaient pas fait ce travail, les gens seraient en danger.

Votre objectif fixé au parti ?

M.A. Je veux qu’après 2018, nous soyons présents dans plus de coalitions et qu’il y ai une autre coalition. Ce n’est pas dans les médias qu’on fixe un score. Mais il est important d’avoir de l’impact.

Z.K. Avec Patrick (Dupriez, le co-président), l’objectif, c’est de populariser l’écologie politique comme vrai projet global, avec comme premier rendez-vous les élections communales. En 2019, nous voulons peser de telle manière qu’on puisse avoir des accords de majorité ambitieux. Je ne vise pas les 30 %, c’est clair, mais une contamination culturelle à partir du local, pour avoir un score stabilisé au-delà de 10 %.

Votre peur ?

M.A. Décevoir le parti et les gens. Mais si je ne suis pas réélue, j’ai toujours mes deux enfants, ma famille, mes amis. Ma plus grande peur serait de perdre cet engagement. Le jour où je deviens cynique, je dois arrêter.

Z.K. Que le système soit plus fort et que je ne puisse pas montrer qu’on peut rendre à la politique ses lettres de noblesse.

Etre femme en politique, c’est plus dur ?

Z.K. Je n’ai pas d’enfant et je mesure « la facilité » que cela représente, car femme en politique, cela reste difficile. Regardez Charles Picqué chez Vrebos dimanche. Il devait dire du bien de De Wolf, Jambon et moi. Les deux étaient « fin » ou « intelligent » et pour moi, ce fut « Donnez-lui sa chance ». Sympa mais paternaliste.

M.A. Le politique a des codes patriarcaux. On discute des nuits entières et, si vous avez des enfants, trouvez une solution. Pas facile non plus pour les jeunes pères.

 

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